Joseph Victor Le Clerc, 1837 : Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes

Définition publiée par Corinne Denoyelle

Joseph-Victor Le Clerc, Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes, suivie d'Observations sur les matières de composition dans les classes de rhétorique, et d’une Série de Questions à l’usage de ceux qui se préparent aux Examens dans les Collèges royaux et à la Faculté des Lettres, Bruxelles, Société belge de librairie, etc., Hauman, Cattoir et comp°, 1837 (1ère éd. 1823)

 

Définition publiée par CD, le 23 mars 2016

DE L’ACTION.

Nous avons dit que cette partie, quoique nécessaire à l’orateur, était indépendante de l’éloquence. C’est donc un orateur que nous allons laisser parler sur cette matière; un simple rhéteur ne pourrait avoir la même autorité.

« L’action est, pour ainsi dire, l’éloquence du corps ; elle se compose de la voix et du geste. La voix a autant d’inflexions qu’il y a de sentiments, et c’est elle surtout qui les communique. L’orateur prendra donc tous les tons convenables aux passions dont il voudra paraître animé, et qu’il se proposera d’exciter dans les coeurs.... N’a-t-on pas vu des gens qui s’exprimaient mal, par le seul mérite de l’action, recueillir [p. 283] tous les fruits de l’éloquence, et d’autres, qui savaient parler, ressembler à des ignorants par l’inconvenance de leur action? C’est donc peut-être à juste titre que Démosthène donnait à l’action le premier, le second, le troisième rang; car si elle est indispensable à l’éloquence, et que même sans l’éloquence elle ait tant de pouvoir, quel rang ne mérite-t-elle pas dans l’art de la parole? »

On a remarqué cependant qu’il y avait quelque exagération dans ce mot de Démosthène tant de fois cité: il semble, à l’entendre, que l’action ne soit pas seulement la partie la plus considérable de l’éloquence, mais que ce soit l’unique. Pour réduire sa pensée à une juste mesure, il faut dire qu’un discours médiocre, soutenu de toutes les forces et de toutes les grâces de l’action, fera plus d’effet que le plus éloquent discours qui sera dépourvu de ce charme puissant. Il est probable aussi que Démosthène n’y attache tant de prix, que parce qu’il avait eu beaucoup de peine à perfectionner en lui ce mérite, et que, parlant devant un peuple inquiet, turbulent, railleur, il avait surtout senti le besoin de captiver, par l’action, les yeux et l’attention de ses juges. On peut même dire que c’était là nécessairement, dans l’antiquité, une des grandes conditions de l’éloquence: comment maîtriser une multitude agitée, comment soutenir la lutte du forum, sans tous les prestiges du geste et de la voix? » [p. 284] Cicéron continue: « L’orateur qui aspire à la perfection fera donc entendre une voix forte, s’il est véhément; douce, s’il est calme; soutenue, s’il traite un sujet grave; touchante, s’il veut attendrir. Et quel admirable instrument que la voix, qui des trois tons, l’aigu, le grave et le moyen, forme dans le chant cette riche variété, cette élégante harmonie! Dans le discours, il y a peut-être aussi je ne sais quel chant que la prononciation dissimule; non ce chant musical des rhéteurs phrygiens et cariens dans leurs péroraisons, mais celui dont veulent parler Démosthène et Eschine, quand ils se reprochent l’un à l’autre leurs inflexions de voix, et que Démosthène même accorde à son rival une voix douce et sonore. Une remarque à faire dans cette étude, c’est que la nature, comme pour régler elle-même l’harmonie de nos discours, nous enseigne à élever la voix sur une syllabe de chaque mot, mais sur une seule, dont la place n’est jamais en deçà de la troisième avant-dernière: l’art, pour le plaisir de l’oreille, imitera la nature. L’orateur doit désirer une belle voix; mais s’il ne peut se la donner, il peut au moins cultiver et fortifier la sienne. Celui que nous mettons au premier rang étudiera donc les variations et les cadences de la voix; il en parcourra, dans le bas et dans le haut, tous les tons et tous les degrés. »

On trouve dans un ouvrage de la jeunesse de Cicéron [p. 285] quelques développements sur la prononciation; il les donne comme absolument neufs, et c’est une preuve frappante de l’attention qu’il mit de bonne heure à étendre cette partie de l’art: les règles alors connues ne lui suffisaient pas; son génie devançait les leçons de ses maîtres.

Nous distinguerons dans la voix, dit-il, le ton du simple discours, celui de la dispute, et le ton des grands mouvements. Le ton du discours est tempéré; il ressemble à celui du langage ordinaire. Le ton de la dispute est plus vif, plus aigu, et on l’emploie dans la confirmation ou la réfutation. Le ton de l’amplication ou des grands mouvements est propre à exciter dans l’âme de l’auditeur l’indignation ou la pitié.

On prononce sur le ton du discours les morceaux de dignité, de démonstration, de narration, de plaisanterie... Le ton de la dispute peut être continu ou divisé: il est continu, quand on précipite le débit avec force et rapidité; il est divisé, quand les phrases animées, retentissantes, sont entre-coupées par de nombreux repos. Le ton des grands mouvements peut servir, tantôt à exagérer le délit pour allumer la colère des auditeurs, tantôt à exagérer l’infortune pour les porter à la compassion. Nous allons indiquer l’espèce de prononciation que chaque circonstance demande.

Le ton du discours, dans les morceaux de dignité, exige des sons pleins, lents, modérés; craignez seulement trop de ressemblance avec la déclamation tragique. Dans la démonstration, la voix a moins de [p. 286] corps, et les repos sont fréquents; il faut que votre prononciation même paraisse faire entrer tour à tour et sans confusion vos preuves dans l’esprit des auditeurs. La narration exige des inflexions plus variées, qui représentent, pour ainsi dire, par les sons, la nature de chaque fait et de chaque détail; avez-vous à raconter quelques discours, des questions, des réponses, des exclamations, exprimez par votre débit les affections de chaque personne et ses plus intimes sentiments. Les morceaux de plaisanterie se prononcent d’une voix doucement tremblante, et avec un ton léger de ridicule, mais sans éclat et sans bouffonnerie; ménagez avec art ce passage du discours sérieux à un badinage honnête et délicat.

Le ton de la dispute est, suivant notre distinction, continu ou divisé. Lorsqu’il est continu, l’organe prend un peu plus de force; la voix se précipite sans interruption comme les paroles; on jette les sons et les mots avec vitesse, avec chaleur, pour que les effets de la prononciation ne soient jamais au-dessous de l’énergique volubilité de la phrase. Lorsqu’il est divisé, on fait retentir d’intervalle en intervalle des exclamations perçantes, et on a soin que chaque repos dure autant que l’exclamation même.

Enfin, dans le ton propre aux grandes figures de l’éloquence, si c’est l’indignation que l’orateur veut exciter, il trouve une voix pénétrante, des cris étouffés, et son débit, quoique varié, est toujours ferme, toujours rapide; si c’est la pitié, il prend [p. 287] une voix abattue, languissante, sans cesse entre coupée, et qui revêt toutes les formes pour attendrir. »

Il y a tant de vérité et de justesse dans ces observations, que les modernes n’ont pu que les répéter. En effet, si nous voulons imiter la nature, qui doit être toujours le type et la règle de l’art, nous verrons qu’on se recueille au lieu de déclamer, quand on expose ses raisons. Tout ce qui est preuve ou récit, tout ce qui est de pur raisonnement, demande surtout de la justesse et de la simplicité. Mais les mouvements de l’ame veulent être accentués par les inflexions variées d’une voix tantôt élevée, tantôt adoucie, tantôt lente, tantôt précipitée, qui marquent la nuance des sentiments qu’on veut exprimer ou exciter. L’art de la musique se borne à cette seule et savante variété de sept notes, dont le retour, répété sans cesse, et toujours nouveau, paraît être ce que l’industrie humaine offre de plus merveilleux après le langage. Ce même art de varier les inflexions de la voix est aussi le grand secret de la prononciation oratoire; c’est cette continuité, ou cette diversité d’accents, de mesures, de tons et de demi-tons, qui soutiennent et font ressortir les mouvements, les figures et les couleurs du discours.

Dans le geste, seconde partie de l’action, il faut craindre bien plus le trop que le trop peu. « L’orateur, [p. 288] dit Cicéron, tiendra le corps droit et élevé; il peut faire quelques pas, mais rarement et sans trop s’écarter; qu’il évite encore plus de courir dans la tribune. Il ne penchera point la tête nonchalamment; il ne gesticulera pas avec les doigts; il ne s’en servira pas pour battre la mesure. Enfin, qu’il règle tous les mouvements du corps, qu’il leur laisse toujours quelque gravité. On étend le bras, quand on parle avec force; on le ramène, quand le ton est plus modéré. Le visage, après la voix, a le plus de pouvoir dans cette partie de l’éloquence: quelle dignité, quelle grâce n’y ajoute-t-il pas! mais il ne faut ni affectation, ni grimace. Réglez avec le même soin le mouvement des yeux; car si le visage est le miroir de l’ame, les yeux en sont les interprètes. Ils exprimeront, suivant la nature des pensées, la tristesse ou la joie.

Dans les morceaux de dignité, l’orateur, sans changer de place, ne fera qu’un léger mouvement de la main droite; l’expression de son visage sera conforme à ses divers sentiments. Dans la démonstration, il avancera un peu la tête; car nous nous approchons naturellement de ceux qui nous voulons instruire et persuader. La narration admet volontiers la même attitude, la même physionomie, qui conviennent à l’expression de la dignité. Dans la plaisanterie, nous donnerons à notre visage un air de gaieté, sans trop multiplier les gestes. Voilà pour les tons du simple discours. Dans la dispute, [p. 289] si le ton est continu, la gesticulation doit être rapide, les traits mobiles, les yeux vifs et perçants; s’il est divisé, l’orateur porte sans cesse le bras en avant, il change de place, son oeil est fixe et plein de feu. Dans le ton des grands mouvements, si l’on veut engager les auditeurs à faire quelque chose, on observera, tout en donnant au geste plus de lenteur et de gravité, ce que nous avons recommandé pour la dispute continue; si l’on veut les attendrir par la plainte, on tournera ses mains contre soi-même, on se frappera la tête; quelquefois aussi, à un geste plus calme et plus égal, on joindra une physionomie abattue et troublée1. » On reconnaît ici, à quelques traits, la déclamation violente de la tribune publique; nous avons même retranché, pedis dextri rara supplosio, mouvement qui serait trop contraire à nos usages. Le reste nous paraît fondé sur la nature et l’expérience.

La mémoire peut être regardée comme une troisième partie de l’action, quoique les anciens en fassent très souvent une cinquième partie de l’art oratoire.