Jacques Du Roure, 1662 : La Rhétorique françoise

Définition publiée par Leïla Perrier

Jacques Du Roure, La Rhétorique française nécessaire à tous ceux qui veulent parler, ou écrire comme il faut et faire ou juger : des discours familiers, des lettres, des harangues, des plaidoyers, et des prédications, Paris, chez l’Auteur, 1662, Quatrième partie, p. 69-71.

Définition publiée par Leïla Perrier, le 01 juillet 2022

Touchant les suiets que l’on recite en publiq ie ne considereray que trois choses, la Memoire, l’Action du corps, la Voix : Car il n’est pas necessaire de parler, comme font pourtant quelques Anciens & nouveaux Reteurs, de la maiesté & de la decence des habits, ni du reste de l’agrément que l’on doit avoir. [...] [p. 70] [...]  Apres ces choses, il faut traiter de l’Action. Et non seulement l’exemple d’Hortensius, mais de plusieurs autres Orateurs fait voir que c’est à elle plutôt qu’au discours, qu’ils doivent souvent les acclamations des peuples. Demosthene qui étoit d’un autre temps & d’un autre pays qu’Hortensius donnoit à la Prononciation & au Geste, le lieu & le nom de toutes les parties de l’Eloquence, & pour s’exercer à l’une & à l’autre, il étoit ordinairement, ou au pié d’une montagne, ou sur le rivage de la mer, ou deuant un miroir dans sa chambre. Ie parleray du Geste avant que de parler de la Prononciation, parce que la Prononciation suit la posture du corps, de laquelle le geste est une espece. Puis ie croy le geste en quelque façon preferable à la prononciation, parce qu’il est comme un discours que toutes les nations entendent, ou si l’on veut comme une peinture, qui touche plus sensiblement que le discours méme : Témoin Brutus, qu’un Orateur mit dans une extreme confusion seulement à tourner son geste vers luy, & à arrêter fixement ses yeux sur son visage. Le precepte general touchant l’action du corps est de la conformer aux choses & aux personnes, pour ne montrer pas le Ciel par exemple au lieu de la Terre, ce que les Anciens appelloient faire un Solecisme de la main, pour ne parler pas dans toutes les assemblées en méme façon ; En fin pour n’y paroitre pas un Paysan, un Enfant, un Comédien. Parce que les preceptes particuliers sont infinis, je n’en rapporteray que les principaux, encore ne faut-il point que l’Orateur songe à leur observation dans le temps mesme qu’il harangue : car cela troubleroit peut-étre & son discours & sa memoire. Outre que ses Auditeurs vray-semblablement se contenteront, que son action soit raisonnable, & qu’elle ne choque ni les oreilles ni les yeux. Le soin qu’il peut & qu’il doit prendre est de declamer souvent en particulier, ou devant un miroir comme Demosthene dont j’ay parlé, ou plutôt devant quelque fidele amy, ou quelque savant Maistre. Le corps entier ne doit ni changer de place à tous momens, ni au contraire étre immobile, non plus que la téte, qu’il faut tenir droite & non pas élevée, ni moins encore panchée sur l’épaule ou sur l’estomac. Quand on ne refuse pas ou qu’on ne témoigne pas de l’aversion, elle acompagne les yeux & le geste, tournée ordinairement aveq tout le corps vers le milieu de l’Auditoire. Le visage est la partie de la téte & de tout le corps, la plus apparante & celle qu’on ne cesse jamais de regarder pour y lire, s’il faut dire ainsi les sentimens de l’Orateur, qui consequemment les y fera paroitre, non seulement d’une maniere qui ne choque pas, mais qui soit extrêmement agréable. Pour les yeux, du Vair reprend le President Brisson de les avoir toujours eus levez. Ce n’est pourtant pas qu’on ne les leve quelquefois, par exemple, quand on parle des choses hautes & glorieuses, comme au contraire on les abaisse, quand on parle des choses qui donnent de la honte : mais d’ordinaire on les arrête doucement sur les Auditeurs. La passion où les yeux ont le plus de pouvoir est la tristesse, dans laquelle si l’Orateur les fait quelquefois paroitre baignez de larmes, il ne peut douter, que ceux à qu’il parle n’en soient sensiblement touchez. Seulement, il doit tacher alors de s’exciter luy-méme par une forte imagination des choses qu’il dit, ou d’autres semblables, comme fit Esope le Comedien, qui dans vne Tragédie d’Actius qu’il joüoit, representa le [p. 71] bannissement de Telamon aveq la méme douleur qu’il avoit pour celuy de Ciceron son ami. Les sourcils doivent ordinairement demeurer dans leur égalité naturelle ; mais ils ne doivent pourtant pas étre toûjours immobiles. On peut les froncer dans la tristesse, les dilater dans la joye, les abatre dans l’humilité & les élever dans la gloire. Pour la bouche, il est extremément desagreable de la tordre, comme il est encore de mordre les levres, ou de les lécher. Rien presque de tout temps & parmi tous les peuples n’a été plus messeant, que de hausser les épaules quand on parle. Ciceron dans la deffense de Rabirius ne se moque de quelques témoins Grecs, que pour ce ridicule geste : Et Demosthene afin de s’en corriger, suspendoit là, où il avoit acoutumé de declamer un fer, dont la pointe le piquoit lors qu’il levoit les épaules. Ceux qui avancent ou qui reculent le ventre, ne manquent pas moins contre la bien-seance, contre laquelle manquent encore ceux qui appuyent leurs coudes. Il reste à parler des mains, qui selon Quintilien parlent elles-mesmes : Ie remarqueray ce qu’elles ont d’agreable & de choquant. Premièrement on aprouve que tous les gestes soient ou de la main droite seule, ou ensemble de toutes les deux mains. Secondement, qu’ils soient du coté gauche au droit. En troisieme lieu qu’ils commencent & qu’ils finissent aveq la parole. Ils ne commencent pourtant pas aveq le discours, à moins que l’Exorde en soit brusque, & comme les Latins l’appellent, Rompu. Quatrièmement qu’ils expriment à peu pres les choses, excepté celles qui ont ou de la bassesse, ou de la saleté. Enfin qu’ils soient acompagnez des yeux. On n’aprouve pas les gestes, où l’on frape la chaire, les mains, le reste ou d’autres parties du corps : on n’aprouve pas non plus ceux qui sont élevez au dessus des yeux, ou abaissez au dessous de l’estomac ou étendus à coté loin du corps, & ceux qui sont trop frequens : enfin ceux qui repugnent aux choses, comme quand quelques Prédicateurs font joindre les mains à Jesus-Christ, priant sur la Croix. Encore que Ciceron raille quelque part Hortensius qui avoit acoutumé de conter sur ses doigts, cela n’a pourtant pas toûiours mauvaise grâce. Ce qu’on ne sauroit à peine excuser, est de laisser pendre négligemment les mains, & de n’en fléchir pas médiocrement les doigts dans les gestes ordinaires.