Le Gras, 1671 : La Rhétorique française

Définition publiée par RARE

Le Gras, La Rhétorique française ou les préceptes de l’ancienne et vraie éloquence accommodés à l’usage des conversations et de la Société civile, du Barreau et de la Chaire, Paris, 1671, première partie « De l’Invention », chap V, "Du genre délibératif", p. 28-33

Définition publiée par RARE, le 18 avril 2018

Des Personnes

Les personnes sont celles de ceux qui deliberent, ou de ceux qui persuadent. Plusieurs deliberent ou un seul. Si plusieurs deliberent se sont les Magistrats ou le peuple, les François, les Espagnols, ou les Allemans. Si c’est un seul homme, c’est Cesar ou Caton. C’est à dire que le discours doit estre proportionné aux mœurs & aux inclinations de chaque Nation & de chaque particulier. Ce qui se rapporte au devoir de celuy qui persuade. Lequel doit considerer la qualité de sa matiere, l’humeur & l’inclination de ceux à qui il donne conseil & luy-mesme. C’est en ces trois choses que consiste toute la matiere de la persuasion.

[p. 29] Quant à la qualité de la matiere, s’il s’agit de persuader à ceux qui ont plus de consideration pour les choses honestes, que les plaisantes ou les utiles, une chose qui ne regarde que le divertissement ou le plaisir : l’Orateur doit relever cette chose, en luy donnant une fin honeste. Par exemple, si on deliberoit d’établir des Jeux ou des Comedies ; celuy qui persuade dira que c’est pour adoucir l’humeur farouche des peuples, & les rendre plus civils & plus traitables, en leur donnant des divertissemens honestes.

S’il persuade de préferer l’utilité à l’honesteté, il sera obligé d’user d’adresse. On deliberoit quelquefois dans l’Empire Romain de faire prendre les armes aux Esclaves, Et comme celuy estoit une chose honteuse, on se servoit de ce pretexte, que selon les loix de la Nature, nous naissons tous également libres, & que la servitude n’est que l’ouvrage de l’ambition & de la violence.

Ces adresses sont faciles à trouver, si on sçait donner aux choses d’autres nomx & d’autres définitions comme si on dit que l’honneur n’est qu’un phantosme, un nom vain & ambitieux.

Au contraire on dira en faveur de l’honesteté que les gens de bien ne doivent rien estimer d’utile, s’il n’est honeste : Et que si on separoit l’honesteté de l’utilité, ce seroit fouler aux pieds l’honneur & la vertu, & en faire triompher le vice : ce qui causeroit la ruine totale de la société civile. Qu’il n’y a rien de si hideux que l’utilité separée de l’honesteté. Que comme la laideur du visage & la difformité du corps, à quelque chose [p. 30] de honteux, qui choque la veuë, la laideur & la lâcheté de l’âme, blessent & choquent l’esprit.

Quant à ceux qui deliberent & qu’on persuade, il ne faut pas persuader l’honneur aux méchans de la mesme manière qu’aux gens de bien. D’autant que si on relevoit devant ceux-là les avantages de l’honneur & de la vertu ; c’est à leur sens leur faire un reproche secret de leurs mauvaises actions. Et ainsi ils n’auroient que de l’aversion pour l’Orateur : qui est obligé en ce rencontre d’user d’adresses, comme de leur donner d’abord quelque loüange pour s’insinuer dans leur esprit, & gagner leurs bonnes graces ; & ensuite leur proposer la chose, & la leur persuader par la consideration de l’utilité qu’ils en recevront.

C’est ainsi que les Predicateurs en doivent user, pour forcer les pecheurs à se convertir, en leur faisant voir la grandeur des tourmens qu’ils éviteront par leur conversion, n’y ayant de si utile que d’éviter ces maux. C’est pourquoy comme il n’y a rien qui fasse plus d’impression sur les esprits des gens du monde, que les richesses & l’argent, ce n’est pas estre Predicateur adroit que de les mépriser pour en donner du dégoût : au contraire il les faut estimer d’abord, & ensuite les comparer avec les richesses de l’Eternité, afin que celles-cy se trouvant infiniment plus avantageuses que celles-là, les plus attachez aux premieres, perdent l’estime qu’ils ont pour elles, à cause de l’utilité qu’ils reconnoistront des dernieres, infiniment plus grande que celle des premieres.

Lors contraire que celuy qui persuade se trouve [p. 31] obligé de persuader aux gens de bien une chose qui leur est utile, mais peu honeste. Il faut encores se servir d’adresse. Quintilien se moque de ceux qui conseilloient à Ciceron de brûler ses Philippiques pour conserver sa vie, & qui pour cela, luy exaggeroient le desir qu’ont tous les hommes de se la conserver, parce que ce desir êtant naturel il agit assez fortement de luy même, & ainsi n’y a rien de si mal adroit que de persuader à un homme de cœur de conserver sa vie aux dépens de son honneur & de son devoir ; mais qu’ils devoient se servir d’un pretexte plus honeste, qui estoit de dire à Ciceron que comme sa vie estoit utile à la conservation de l’Etat, il était de son devoir de la conserver pour le bien de ses Citoyens.

On rapporte dans la vie d’un grand Archevesque, que ceux qui le vouloient persuader de se décharger, de partie de ses travaux sur un Coadjuteur, prévoyans qu’il resisteroit à ce conseil, comme à une lâcheté qu’on vouloit qu’il commit, se servoient de raisons qui sembloient avoir leur fondement sur le bien de l’Eglise. et ceux qui l’exhortoient de parer sa maison ; ne luy disoient pas que la pauvreté qui y paroissoit, le faisoit mépriser du monde ; mais ils s’insinuoient premierement par la loüange de sa conduite & de sa charité, & ensuite par la condamnation qu’ils prononçoient eux-mesmes contre le luxe de certains Evesques, & enfin l’exhortoient par la necessité qu’il y avoit de garder quelque bienseance pour soûtenir l’éminence de la Charge ; Que les Chrestiens d’aujourd’huy estoient devenus foibles, & qu’ils avoient besoin de quelque [p. 32] chose qui frapast leurs sens, pour les obliger de rendre aux Evesques toute la veneration qui leur estoit deuë.

A l’égard de celuy qui persuade, il doit considerer sa qualité, ses mœurs & sa reputation. Car comme il y a des personnes dont la reputation seule fait qu’on se rend à leurs avis. Il y en a d’autres à qui on ne donne creance qu’avec peine, quoy que leur avis soit fondé sur de bonnes raisons. Quand on a bonne opinion d’une personne, on ne croit pas qu’il soit poussé à ce qu’il dit par ambition, par passion, ny par interest, principalement lors qu’il prononce ce qu’il dit avec fermeté & une assurance qui témoigne qu’il a du zele pour l’interest & le bien de ceux qu’il persuade : mais quand on en a mauvaise opinion, il doit user de remedes pour effacer cette préoccupation, il doit dire qu’on ne doit pas prendre garde aux personnes de ceux qui nous persuadent, mais considerer seulement si les conseils qu’ils nous donnent nous sont utiles & avantageux. D’où vient que les Predicateurs font valoir si souvent ces paroles de l’Evangile faites ce qu’ils vous diront, sans vous mettre en peine de leurs actions & comportement.

Celuy qui persuade doit mesme détruire, dans les esprits, la mauvaise opinion qu’on a conceue de luy : il doit se servir d’une raillerie succinte, fine & adroite.

Pour ce qui est du stile & de la bienseance qu’il faut observer dans la persuasion. Le discours doit estre plein de douceur & de gravité. Si l’occasion nous oblige d’y méler la severité, il ne faut pas qu’elle [p. 33] soit injurieuse ; & s’il est besoin de reprimandes & de paroles un peu plus aigres : il y faut employer tant d’adresse qu’il ne semble pas que la colere nous fasse parler & il faut témoigner à ceux que la colere nous fasse parler & il faut témoigner à ceux que l’on reprend, que c’est pour leur bien : Et s’il y avoit de nos ennemis nous devons garder toûjours, la moderation, & repousser la colere. Car tout ce qu’on fait dans un trouble d’esprit, ne peut estre fait avec raison, ny recevoir l’approvation des personnes qui sont presentes.

Enfin l’Orateur doit proportionner ses avis à ceux à qui il parle, & les accompagner de tant de modestie & de civilité qu’il les fasse aimer & honorer generalement de tout le monde. Pour cela il doit faire un alliage de la moderation avec la liberté, de la modestie avec la gravité, & de la douceur avec la severité : Et comme les exemples ont beaucoup plus de pouvoir sur les esprits que les paroles, il doit prononcer ses sentimens avec un visage, & d’un ton de voix qui témoignent que son cœur parle encore plus que sa bouche. D’où vient que lors que l’on sçait & que l’on croit que les actions d’un Predicateur sont d’accord avec sa langue, & qu’elles rendent témoignage à ses paroles, son discours est écouté avec beaucoup de respect.