Joseph Victor Le Clerc, 1837 : Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes

Définition publiée par Corinne Denoyelle

Joseph-Victor Le Clerc, Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes, suivie d'Observations sur les matières de composition dans les classes de rhétorique, et d’une Série de Questions à l’usage de ceux qui se préparent aux Examens dans les Collèges royaux et à la Faculté des Lettres, Bruxelles, Société belge de librairie, etc., Hauman, Cattoir et comp°, 1837 (1ère éd. 1823)

 

Définition publiée par CD, le 23 mars 2016

Presque toujours les choses qu’on dit frappent moins que la manière dont on les dit; car les hommes ont tous à peu près les mêmes idées de ce qui [p. 138] est à la portée de tout le monde: la différence est dans l’expression ou dans le style. Combien peu de génies ont-ils su exprimer ce que tant d’auteurs ont voulu peindre! Le style rend singulières les choses les plus communes, fortifie les plus faibles, donne de la grandeur aux plus simples.

L’expression est l’âme de tous les ouvrages qui sont faits pour plaire à l’imagination. On exige surtout de l’historien la vérité des faits, du philosophe la justesse des raisonnements: à ces qualités indispensables pour eux, s’ils joignent celles qui font l’agrément du style, on les lit avec plus de plaisir; mais de quelque façon qu’ils aient écrit, ils méritent d’être lus parce qu’ils sont utiles. Il n’en est pas de même de l’orateur et du poète. L’un veut nous émouvoir pour nous persuader, l’autre veut nous amuser agréablement: il faut que l’un et l’autre nous réveillent continuellement par des impressions qui nous rendent attentifs à ce qu’ils nous disent; nous ne les écoutons qu’autant qu’ils plaisent à nos oreilles et à notre imagination par les charmes du style.

Les ouvrages bien écrits, dit Buffon, seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité; si les ouvrages qui les contiennent sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits [p. 139] et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mis en oeuvre par des mains plus habiles: ces choses sont hors de l’homme; le style est l’homme même.

L’élocution, en général, est l’expression de la pensée par la parole. Dans un sens plus restreint, l’élocution se prend pour cette partie de la Rhétorique qui traite du style. Elle est à l’éloquence ce que le coloris est à la peinture. L’imagination du peintre invente d’abord les principaux traits du tableau; son jugement met ensuite chaque partie à sa place; mais le coloris lui est nécessaire pour animer tout l’ouvrage, donner aux objets de l’éclat, et rendre l’expression par les faits. De même, en éloquence, le fond du discours est dans les choses et les pensées; l’ordre et la distribution en forment le dessin et le contour; mais l’Élocution achève l’ouvrage de l’Invention et de la Disposition, et lui donne l’âme et la vie, la grâce et la force. Nam quum omnis ex re atque verbis constet oratio, neque verba sedem habere possunt si rem subtraxeris, neque res lumen, si verba semoveris (de Orat., III, 3).

Le style n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées: si on les enchaîné étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis; si on les laisse se succéder lentement et ne se joindre qu’à la faveur des mots, quelqu’élégants qu’ils soient, le style sera diffus, lâche et trainaut [p. 140]. Nous distinguerons dans le style les qualités générales, et les qualités particulières. Les qualités générales du style sont celles qui constituent son essence et qui sont invariables; les qualités particulières varient selon la différence des sujets. Nous y joindrons, comme on l’a toujours fait, les divers accidents du langage, nommés Figures, et qui appartiennent à ces deux classes à la fois.