Quintilien, 1718 : De l'institution de l'orateur

Définition publiée par RARE

Quintilien, De l'institution de l'orateur, Ie siècle ap. J-C ; trad. M l'Abbé Gedoyn, Chanoine de la Ste Chapelle de Paris, de l'Académie Royale des Inscriptions, & belles Lettres, Paris, Gregoire Dupuis, 1718, livre VIII, chap. III "Des ornements du Discours", p 524-

Définition publiée par RARE, le 18 avril 2018

Des ornements du Discours.
VIII, 3, 1 Je viens maintenant à la manière d’embellir le Discours. En quoi il est hors de doute que l’Orateur peut se donner plus de liberté qu’en tout le reste; car il n’y a pas beaucoup de gloire à parler correctement et clairement. C’est être exempt de vice; mais il semble que ce n’est pas avoir acquis une fort grande perfection. VIII, 3, 2. De savoir inventer, c’est un avantage aussi qui nous est commun avec les personnes les plus ignorantes, et la disposition peut se regarder comme l’effet d’une science médiocre. À l’égard de ces finesses, de ces profondeurs de l’art, ordinairement on les cache; autrement elles cesseraient d’être ce qu’elles sont. D’ailleurs tout cela se doit rapporter uniquement au bien de la Cause.
C’est donc par l’élégance et la beauté du discours que l’Orateur se distingue lui-même. Dans les autres parties, il cherche l’approbation des Savants; dans celle-ci, il [p. 525; VIII, 3] plaît à la multitude. En effet, les armes avec lesquelles Cicéron combattit dans la Cause de Cornelius, n’étaient pas seulement fortes et de bonne trempe, mais brillantes. VIII, 3, 3 Et s’il se fût contenté d’instruire les Juges, de parler purement, nettement, et en homme qui va simplement au fait, il n’aurait pas vu le Peuple Romain témoigner son admiration, je ne dis pas seulement par des acclamations, mais je dis par des battements de mains, que la majesté du lieu, ce me semble, ne permettait guère. Ce fut donc la sublimité, la pompe et l’éclat de son éloquence qui fit ce grand fracas.
VIII, 3, 4 Certainement jamais son Plaidoyer n’eût été suivi d’un succès si prodigieux, s’il n’avait eu rien d’extraordinaire, rien que de commun. Et je m’imagine que ceux qui assistaient à cette assemblée ne s’aperçurent pas eux-mêmes de ce qu’ils faisaient, et qu’une manière d’applaudir si bruyante, si peu convenable, ne fut l’effet ni de leur réflexion, ni de leur liberté. Je croirais plutôt que semblables à des gens qui ont l’esprit troublé par un violent transport, ils ne pûrent s’empêcher de faire éclater ces témoignages d’amour pour la personne de l’Orateur.
VIII, 3, 5 Mais cette beauté dont je parle contribue même beaucoup au succès de la Cause; par la raison que ceux qui écoutent volontiers, sont plus attentifs, et plus disposés à croire ce qu’ils entendent. D’ordinaire même le seul plaisir les gagne, et quelquefois l’admiration les entraîne; car nous voyons que le fer qui brille à nos yeux, les étonne en même temps, et ce n’est pas seulement par son bruit et sa violence que le tonnere nous épouvante, mais aussi par l’éclair qui le précède. VIII, 3, 6 Cicéron a donc raison, quand il dit dans une Lettre à Brutus, toute éloquence qui ne cause point d’admiration et de surprise, ne mérite pas beaucoup de louanges. Et c’est à quoi Aristote veut aussi que l’on s’attache principalement.
Mais je le répète, que cette parure soit mâle, et noble, et chaste. Je veux une éloquence ennemie du fard et de toute afféterie, qui brille pourtant, mais de santé, s’il faut ainsi dire, et qui ne doive sa beauté qu’à ses forces et à son embonpoint. Il est si vrai que cela doit être, que la [p. 526; VIII, 3] différence des vertus et des vices étant surtout ici fort délicate, ceux-mêmes qui mettent les vices à la place des vertus, ne laissent pas de déguiser leur méprise sous des noms honnêtes et spécieux.
Que nul de ces Écrivains, de ces Orateurs dont le style est corrompu, ne s’avise donc de dire que je suis ennemi de ceux qui parlent élégamment et poliment. Je ne nie pas que ce soit une perfection, mais je ne la leur accorde point. VIII, 3, 8 [il n’y a pas de § 7] Un champ où je trouverai des lys, des roses, et de belles eaux jaillissantes, le croirai-je donc plus orné, que si j’y voyais une moisson abondante, ou des vignes chargées de raisin? Veut-on que je préfère un platane stérile, et des myrtes bien tondus à un grand orme, soutien d’une belle vigne, et dont on voit les branches entrelacées de pampre et de raisin, ou à des oliviers qui ont plus de fruits que de feuilles? Les riches, les Grands font leurs délices de ces platanes et de ces myrtes. À la bonne heure. Que seraient-ils pourtant, s’ils n’avaient rien autre chose?
VIII, 3, 9 Mais n’est-il pas permis d’orner un verger, quoi qu’il soit seulement destiné à donner du fruit? Qui en doute? Aussi planterai-je mes arbres avec ordre, et à une certaine distance les uns des autres. Et qu’y a-t-il de plus agréable qu’un beau quinconce, qui de quelque côté qu’on le regarde, est droit et aligné? Mais cela même sert à la nourriture des arbres, et fait qu’ils tirent le suc de la terre tous également. VIII, 3, 10 J’élaguerai mes oliviers, et les empêcherai de monter trop haut. Ils en auront une tête plus arrondie et plus belle; mais ils en porteront aussi plus de fruit. Un cheval qui n’a point trop de flanc, a certainement plus de grâce. Mais il en est aussi par là même plus vite, plus léger. Un athlète qui, à force d’exercice, s’est dénoué les membres, et dont tous les muscles sont bien marqués, fait plaisir à voir. Mais il en est aussi plus propre au combat. Il ne faut qu’un discernement médiocre pour s’en apercevoir. VIII, 3, 11 Mais voici une réflexion plus importante, c’est que les ornements, quelque honnêtes qu’ils soient, doivent être variés suivant la nature du sujet.
Et pour commencer par notre division accoutumée, une même sorte de beauté ne conviendra pas au genre [p. 527; VIII, 3] Démonstratif, au Délibératif et au Judiciaire. Car le premier qui est fait pour l’ostentation, n’a d’autre but que le plaisir de l’Auditeur. C’est pourquoi l’Orateur y déploye toutes les richesses de l’art, il en étale toute la pompe, n’étant pas obligé de cacher sa marche, comme dans les Plaidoyers, et n’ayant pas en vue le gain d’une Cause, mais sa propre gloire et sa réputation. VIII, 3, 12 Ainsi tout ce qu’il y a de belles et magnifiques pensées, d’expressions brillantes, de tours et de figures agréables, de métaphores hardies et superbes, tout ce qu’il y a de plus travaillé, de plus châtié, il l’exposera aux yeux de l’assemblée, comme un Marchand qui développe sa marchandise. C’est que dans ces sortes de discours, le succès ne regarde que l’Orateur. VIII, 3, 13 Mais lorsqu’il s’agit d’un Procès, comme c’est une affaire sérieuse, et qu’il y va de l’intérêt des Parties, le soin de sa réputation doit être le dernier de tous ses soins.
Par cette raison, tout Orateur qui se trouvera chargé d’une Cause de conséquence, aura mauvaise grâce de paraître si fort occupé des mots. Non qu’il doive les négliger, et mépriser toute sorte d’ornements; mais il faut que sa parure soit plus modeste, plus sévère, par là même moins apparente, et surtout proportionnée à sa matière. VIII, 3, 14 Car s’agit-il d’une Délibération en plein Sénat, il est besoin alors de quelque chose de plus noble et de plus élevé? L’assemblée du Peuple demande plus de fougue et d’impétuosité. Au Barreau les Causes publiques ou capitales veulent un genre d’éloquence plus grave et plus exact.
Mais dans un Conseil privé, et dans ces Procès où il n’est question que de peu de chose, un discours pur, simple et naturel est tout ce qu’il faut. Quel Orateur ne serait pas honteux de redemander une modique somme d’argent avec des périodes carrées ou de se passionner en parlant d’une gouttiere et d’un mur mitoyen, ou de suer, pour faire voir qu’un esclave est dans le cas, où le Marchand qui l’a vendu est obligé de le reprendre? Mais revenons à notre sujet; et parce que l’ornement de la Diction, ainsi que sa clarté dépend des mots pris séparément, et des mêmes mots joints ensemble; considerons ce qu’ils demandent les uns et les autres. [p. 528; VIII, 3] En premier lieu, quoiqu’on ait raison de dire, que les termes propres contribuent plus que toute autre chose à la clarté de l’Oraison, et les métaphoriques à sa beauté; sachons néanmoins que tout mot impropre ne peut jamais être beau, ni orné. VIII, 3, 15 Mais comme plusieurs mots signifient très souvent la même chose, il faut les savoir choisir; parce que c’est une nécessité que dans ce nombre, il y en ait de plus décents, de plus nobles, de plus brillants, de plus agréables, d’une prononciation plus douce et plus aisée les uns que les autres. Car de même que les lettres qui ont un son plus clair, communiquent cette qualité aux syllabes qu’elles composent; de même les mots qui sont composés de ces syllabes en deviennent plus sonores; et plus les syllabes ont de force et de son, plus elles remplissent l’oreille. Et ce que fait l’enchaînement des syllabes, l’enchaînement des mots le fait aussi; en sorte que tel mot sonne bien avec l’un, qui sonnerait mal avec l’autre.
VIII, 3, 17 [il n’y a pas de § 16] L’usage des mots est néanmoins différent selon la diversité des matières. Car si nous parlons de choses atroces, des termes durs, et que l’oreille souffre avec peine, conviendront mieux. Mais en général parmi les mots simples, on peut dire que les meilleurs sont ceux qui ont plus d’exclamation, ou plus de douceur. Les expressions honnêtes sont toujours préférables aussi à celles qui choquent la bienséance; et jamais un terme sale ou grossier ne doit entrer dans un discours poli. VIII, 3, 18 À l’égard des mots qui sont plus nobles et plus brillants, c’est le sujet que l’on traite qui décide ordinairement de leur beauté; car un même terme est magnifique dans un endroit, et enflé dans un autre; et telle expression qui paraît basse dans un sujet élevé, sera propre et convenable dans une matière moins sublime. Et comme un mot trop bas se fait remarquer dans un discours soutenu, de même un terme si pompeux et si élégant n’est point à sa place dans un entretien familier, et devient mauvais, parce qu’il relève ce qui doit être tout simple et tout uni.
VIII, 3, 19 Il y a des expressions dont l’élégance se fait mieux sentir, qu’il n’est aisé d’en rendre raison. Ainsi Virgile en employant le nom de la femelle pour celui du mâle, a [p. 529; VIII, 3] exprimé élégamment une chose, qui autrement aurait paru basse et ignoble. Et il y en a d’autres où la raison est manifeste. Ainsi nous nous moquasmes dernierement avec justice d’un Poète qui avait dit plattement,
Les souris ont rongé la robe de Camille.
VIII, 3, 20 tandis qu’au contraire nous admirons cet hémistiche de Virgile,
Souvent un petit rat, etc.
Car cette épithète qui est si propre, nous dispose à ne rien attendre de plus que le monosyllabe qui suit, et le singulier dont se sert le Poète sied mieux aussi, et cette manière extraordinaire de terminer son vers ajoute encore une nouvelle grâce. Il ne faut donc pas s’étonner si Horace a imité l’un et l’autre.
VIII, 3, 21 En effet, bien loin de rehausser toujours notre style, il faut quelquefois l’abaisser. Mais la bassesse même des termes peut servir à donner plus de force aux choses. Quand Cicéron dit à Pison, Vous de qui l’on voit aujourd’hui toute la famille traînée dans un tombereau, pense-t-on que cette expression déshonore son discours? Et ne semble-t-il pas plutôt avoir par ce terme, rendu en effet plus méprisable l’homme dont il voulait la perte? De là naissent quelquefois certains jeux de mots, que les sots entendent toujours avec grand plaisir. VIII, 3, 22 Il s’en trouve plusieurs dans Cicéron; mais les Déclamations y sont encore plus sujettes, et je me souviens que dans mon enfance on applaudissait fort à ces plaisanteries. VIII, 3, 23 L’usage de ces termes, auxquels on a attaché une autre idée que celle qu’ils doivent faire naître, est donc ordinairement dangereux, surtout aux Écoles, où c’est toujours un sujet de risée; et encore plus aujourd’hui, que les Déclamateurs plus ennemis que jamais du naturel et du vrai, ont par un dégoût ridicule condamné quantité de mots, et proscrit une bonne partie de la Langue. Mais poursuivons.
VIII, 3, 24 Tous les termes de la Langue étant ou propres, ou [p. 510; VIII, 3] nouveaux, ou métaphoriques, c’est-à-dire, transportés d’un usage à un autre, l’antiquité donne du poids aux premiers, qui rendent l’Oraison plus grave et plus majestueuse, par cela même qu’ils ne sont pas dans la bouche de tout le monde. Et Virgile qui avait un discernement si juste, en a fait un des principaux ornements de son style. VIII, 3, 25 Car ces vieux mots qu’il a fait revivre, brillent dans son Ouvrage, et y répandent ce goût de l’Antique qui fait tant de plaisir dans la peinture, et d’où naît une certaine majesté que l’art ne saurait atteindre.
Mais il en faut user sobrement, et sans aller chercher ces termes dans des temps trop reculés. Quaeso est assez vieux. Pourquoi dire oppidò? On s’en servait il n’y a pas longtemps. Aujourd’hui je ne sais s’il est supportable. Pour antigeriò, qui signifie la même chose, il y aurait une sorte vanité à l’employer. VIII, 3, 26 Et quelle nécessité de dire arumna, comme si labor ne suffisait pas? Reor est horrible. Autumo peut encore passer. Mais prolem ducendam sent le vieux tragique, et universam ejus prosapiam est impertinent. Enfin presque toute la Langue a changé.
VIII, 3, 27 Cependant il y a de vieux mots que leur antiquité même rend plus agréables, et quelques-uns sont même nécessaires, comme, nuncupare, et fari. Il y en a d’autres que l’on peut entremêler, et que l’Auditeur est fort aise de retrouver, pourvu qu’il n’y paraisse point d’affectation. VIII, 3, 28 Car on doit se souvenir de l’Epigramme de Virgile, où il se moque si plaisamment d’un homme qui donnait dans ce ridicule; VIII, 3, 29 et Salluste n’est pas plus épargné dans une autre Épigramme que tout le monde connaît. VIII, 3, 30 En effet, cette recherche est toujours odieuse, parce qu’elle est facile à quiconque s’en entête. Mais la plus insupportable est celle qui au lieu de faire cadrer l’expression avec les choses, va chercher les choses bien loin, et leur fait violence, pour conserver l’expression.
Pour la licence de faire des mots nouveaux, elle est plus permise aux Grecs, comme je l’ai dit dans mon premier Livre. Ils ont même osé exprimer certaines affections de l’âme, et certains sons par des noms conformes à leur [p. 511; VIII, 3] nature; usant en cela de la liberté des premiers hommes, qui donnèrent à chaque chose sa dénomination. VIII, 3, 31 Mais nous, lorsque nous avons voulu tenter le même hasard, soit en composant un mot de plusieurs, soit en le dérivant de quelque autre, rarement avons-nous réussi. Car je me souviens que dans ma grande jeunesse, il fut beaucoup disputé entre Pomponius et Sénèque pour savoir si gradus eliminat était bien dit dans une Tragédie d’Accius. Au contraire les Anciens n’ont fait nulle difficulté de dire expectorat, et notre exanimat est de même espèce.
VIII, 3, 32 Quant aux dérivés, Cicéron nous en donne un exemple dans beatitas, et beatitudo, qui lui paraissaient encore durs, mais que l’usage, selon lui, pouvait adoucir. Non seulement d’un mot on dérive un autre mot, mais d’un nom même on dérive un verbe, comme syllaturit qui est de la façon de Cicéron, et fimbriaturit, et figulaturit, dont Asinius est l’Auteur.
VIII, 3, 33 Nous avons beaucoup de nouveaux termes qui ont été formés du Grec, et plusieurs sont attribués à Sergius Flavius. Mais quelques-uns ne sont pas encore fort goûtés, comme ens et entia. À mon égard je ne vois pas ce qui nous les fait tant mépriser, si ce n’est que nous voulions être injustes envers nous mêmes, et que nous aimions mieux souffrir de la pauvreté de notre Langue. VIII, 3, 34 Quelques-uns néanmoins ont fait fortune; car ceux qui sont vieux aujourd’hui, ont été nouveaux autrefois, et il y en a même qui sont en usage depuis fort peu de temps. Messala est celui qui a employé le mot de reatus le premier, et personne n’avait dit munerarium avant Auguste. Dans mon enfance mes Maîtres ne savaient encore s’il fallait dire piratica, comme on dit fabrica et musica. Cicéron regardait le mot de favor et celui d’urbanus comme tout neufs; cela paraît dans une de ses Lettres à Brutus, VIII, 3, 35 et dans une autre à Appius Pulcher. Il croyait aussi que Térence s’était servi du mot obsequium le premier. Hortensius a dit cervicem, auparavant on disait cervices au pluriel.
Il faut donc hasarder quelquefois; car je ne suis pas de [p. 512; VIII, 3] l’avis de Celsus qui défend à l’Orateur toute expression nouvelle. VIII, 3, 36 En effet, parmi les mots qui composent la Langue, les uns étant primordiaux, comme Cicéron les appelle, c’est-à-dire de la première institution, les autres ayant été trouvés dans la suite, et formés de ceux-là mêmes; comme nous n’avons pas le pouvoir de changer les dénominations que ces premiers hommes, tout grossiers qu’ils étaient, ont données aux choses; aussi d’enrichir notre Langue, soit en composant un mot de plusieurs, soit en le dérivant d’un autre, soit en le multipliant par le moyen des différentes inflexions, c’est le privilège de ceux qui sont venus les derniers, et je ne vois pas pourquoi cela aurait cessé d’être permis.
VIII, 3, 37 Mais lors même qu’une expression est un peu trop hasardée, il y a des adoucissements qui la font passer, et qui nous excusent tout à la fois, pour ainsi dire, s’il est permis de parler de la sorte, en quelque manière, permettez-moi ce terme, etc. Ces précautions sont encore bonnes à prendre dans les métaphores, qui ne se peuvent employer avec une entière sûreté. Car cette appréhension, ce soin marque du moins que ces hardiesses nous sont suspectes, et que notre jugement n’y est pas trompé. Et c’est ce que les Grecs appellent si élégamment demander grâce pour l’hyperbole.
VIII, 3, 38 À l’égard des termes métaphoriques, ils ne sont bons que dans le fil du Discours, et par conséquent ils ne peuvent pas se considérer en eux-mêmes. C’est donc assez parlé des mots pris séparément, lesquels, comme j’ai dit, n’ont de soi aucune perfection, mais on ne peut pas dire non plus qu’ils soient dénués d’ornement, si ce n’est lorsqu’ils sont au dessous de la chose qu’ils expriment. J’excepte toujours les mots obscènes, sans vouloir entrer en dispute avec ceux qui ne croient pas qu’il les faille éviter, parce qu’il n’y a point d’expression qui soit honteuse par elle même, et qu’au cas que la chose le soit, elle excitera toujours la même idée, de quelque nom qu’on l’appelle. Pour moi, content de ménager la pudeur Romaine selon nos usages, je vengerai l’honnêteté publique par mon silence, comme j’ai déjà fait en pareille occasion. VIII, 3, 40 [Il n’y a pas de § 39] Passons donc [p. 513; VIII, 3] maintenant aux mots joints ensemble, et à la manière d’embellir un discours suivi.
Ce secret consiste premièrement en deux points. L’un est de savoir quelle sorte d’expression nous devons donner aux choses; l’autre, de la leur donner réellement. Car avant tout, il faut déterminer ce qui a besoin d’être amplifié, ou diminué; si nous voulons parler avec modération, ou avec feu; d’une manière fleurie et enjouée, ou sérieuse et austère; âpre et ferme, ou insinuante et douce, pompeuse ou subtile; grave et noble, ou galante et polie. VIII, 3, 41 Ensuite quel genre de métaphores, quelles figures, quelles pensées, quel tempéramment, enfin quel arrangement il nous faut employer pour venir à bout de notre dessein. Mais dans le dessein que j’ai moi-même d’expliquer tout ce qui sert à l’embellissement du discours, je crois que je ne ferai pas mal de parler auparavant des vices qui y sont contraires, parce que la première perfection est d’être exempt de défauts.
VIII, 3, 42 En premier lieu n’esperons pas qu’un discours puisse être beau, qui ne sera point probable. Or par probable, Cicéron entend un discours qui ne dit ni plus ni moins qu’il ne doit dire. Non qu’il ne faille le polir, car c’est une partie de l’ornement, mais parce que tout ce qui pèche par trop, ou par trop peu est toujours vicieux. VIII, 3, 43 C’est pourquoi il veut que nos expressions aient du poids et de l’autorité; et que nos pensées soient ou graves, ou du moins conformes aux mœurs et aux opinions des hommes. Ces qualités présupposées, il permet du reste que l’on mette en usage tout ce qui peut rendre l’Oraison plus belle et plus ornée, des termes choisis, des métaphores, des superlatifs, des épithètes, des synonymes, de ces mots même qui imitent l’action, ou la nature des choses.
VIII, 3, 44 Mais comme il ne s’agit ici que des vices, marquons d’abord tout ce qui s’appelle obscénité. Il y en a plusieurs sortes. L’une vient de certaines façons de parler, auxquelles un mauvais usage a attaché un sens obscène. Il s’en trouve ainsi quelques-unes dans Salluste, dont il s’est servi pour lui avec toute la pureté, toute la simplicité de l’ancien temps, et qui aujourd’hui, quelle indignité! salissent [p. 514; VIII, 3] notre imagination, et sont tournées en ridicules. VIII, 3, 45 Quoique ce soit la faute du Lecteur et nullement de l’Écrivain, ne laissons pas de les éviter, puisque la corruption des mœurs nous a fait perdre les expressions les plus honnêtes, et qu’il faut céder au torrent.
VIII, 3, 46 On tombe dans le même défaut, en joignant ensemble deux mots qui par leur jonction semblent en former un qui serait sale ou obscène. On y tombe encore quand on n’évite pas la rencontre de certaines syllabes. Je n’en rapporte point d’exemples, pour ne pas m’arrêter trop longtemps sur un vice que je dis qu’il faut éviter. Et ce que fait l’union de deux mots, ou de deux syllabes, la division le fait aussi, c’est-à-dire qu’elle blesse également la pudeur, comme il arrive dans certains mots composés, quand on les prononce séparément. VIII, 3, 47 Au reste non seulement un mot véritablement obscène ne manque pas de salir l’imagination. Mais il faut prendre garde que l’on ne puisse donner un mauvais sens à nos expressions les plus innocentes. Car la plupart sont charmés de trouver de l’obscénité, où il n’y en a pas; et c’est ainsi que Celsus en trouve dans un vers de Virgile qui en est très éloigné. Mais ou Celsus se trompe, ou désormais on ne peut plus rien dire avec sûreté.
VIII, 3, 48 Après l’obscenité suit la bassesse des termes, quand ils ne répondent point à la grandeur des choses, ou à leur dignité. Nous en avons un exemple dans les Origines de Caton. C’est un vice tout contraire, mais causé par une erreur semblable, de parler de petites choses en termes trop forts, si ce n’est à dessein de faire rire. Ainsi nous ne dirons point qu’un parricide est un méchant, ni qu’un homme qui aime une Courtisanne est un scélérat, parce que l’un est trop fort, et l’autre ne l’est pas assez. VIII, 3, 49 Il y a donc une certaine Diction qui est platte, grossière, maigre, triste, sèche, vile et négligée; tous vices qui se font mieux sentir par leurs contraires. Car il en est une autre qui est vive, élégante, riche, gaie, riante, agréable et châtiée.
VIII, 3, 50 Évitons aussi un certain défaut, qui fait que la phrase ne paraît pas assez remplie, parce qu’en effet il y manque [p. 515; VIII, 3] quelque chose. C’est néanmoins le vice d’un discours obscur, bien plus que d’un discours négligé. Mais quelquefois on ne s’exprime qu’à demi pour quelque raison particulière, et alors c’est une figure.
Il en est de même de la répétition d’un même mot ou de plusieurs. VIII, 3, 51 Quoique des Auteurs de grande réputation ne se soient pas mis en peine de l’éviter, elle ne laisse pas d’être quelquefois un défaut; et Cicéron lui-même y tombe souvent, n’ayant pas daigné s’assujettir à une si légère observation, comme lorsqu’il dit, Non seulement donc, Messieurs, ce Jugement n’a rien eu qui ressemble à un Jugement, etc. Quelquefois aussi cette répétition a de la grâce, et on la range parmi les figures; j’en donnerai des exemples en son lieu, c’est-à-dire, lorsqu’il s’agira des vraies beautés.
VIII, 3, 52 Mais un vice encore plus considérable, c’est l’uniformité d’expression, qui ne sait point soulager le dégoût de l’Auditeur par le charme de la variété, qui est toute, pour ainsi dire, d’une même couleur, se faisant sur tout sentir par le défaut d’art, et qui, soit par la froideur des pensées, soit par l’ennuyeuse répétition des mêmes figures, des mêmes tours, soit par la longueur des périodes devient si fastidieuse, qu’elle est insupportable non seulement à l’esprit, mais même à l’oreille.
VIII, 3, 53 Une autre chose à quoi il faut prendre garde, c’est de n’être pas vainement prolixe dans la manière de s’exprimer, comme lorsque Tite-Live dit, les Ambassadeurs n’ayant pu obtenir la Paix, s’en retournèrent chez eux, d’où ils étaient venus; car cette queuë est de trop. Je ne parle pas de la périphrase, qui au contraire est une beauté.
Pour le Pléonasme, il est vice quand il charge l’Oraison de quelque mot superflu, par exemple, si je disais, J’ai vu moi de mes yeux: car il suffit de dire, j’ai vu. VIII, 3, 54 Cicéron reprit un jour assez plaisamment une semblable façon de parler dans Hirtius, qui en plaidant contre Pansa, avait dit d’une femme qu’elle avait porté son fils dix mois dans son ventre. Apparemment, reprit Cicéron, qu’une autre l’eût porté dans sa poche. Cependant il y a des occasions où [p. 516; VIII, 3] le Pléonasme a quelque chose de plus affirmatif, comme dans cet exemple de Virgile;
Et j’entendis sa voix de mes propres oreilles.
VIII, 3, 55 ainsi il n’est vicieux, que lorsqu’il ajoute un mot, qui est redondant et inutile.
À tous ces défauts, ajoutons encore celui où l’on tombe pour vouloir faire trop bien, cette ambitieuse et inutile recherche, ce tourment d’esprit qui n’aboutit à rien, aussi éloigné de l’exactitude, que la vaine curiosité est éloignée de la propreté, ou que la superstition l’est de la religion. Pour ne laisser rien à dire sur cette matière, tout mot qui ne contribue ni à la clarté, ni à l’ornement du discours, peut se regarder comme vicieux.
VIII, 3, 56 Mais la mauvaise affectation demande une réflexion particulière. C’est un vice qui corrompt généralement toute la Diction. Car les expressions enflées, ou trop délicates, ou trop fleuries, ou trop diffuses, ou trop gaies, ou trop hardies sont comprises sous ce nom. En un mot, on appelle affectation tout ce qui est au delà de la perfection, tout ce qui marque plus d’esprit que de jugement, et où se laisse tromper par l’apparence du beau. L’Éloquence n’a pas un vice plus dangereux; car on évite les autres, mais celui-ci on le recherche, on s’en fait honneur; VIII, 3, 57 Or il est proprement dans l’Élocution.
Les choses que nous disons peuvent être dépourvues de sens, ou communes, ou frivoles, ou même contraires à nos intérêts. Voilà en quoi elles pèchent d’ordinaire. Mais ce que j’entends par un style corrompu et affecté, consiste particulièrement dans l’impropriété des termes, dans leur vaine abondance, dans un tour de phrase obscur, dans une composition lâche et efféminée, dans une recherche puérile de mots ambigus, ou qui aient une chute, une terminaison semblable. VIII, 3, 58 Remarquez que tout ce qui est affecté est toujours faux; encore que ce qui est faux ne soit pas toujours affecté; comme lorsqu’on dit un fait autrement qu’il n’est, ou autrement qu’il ne faut, ou que l’on ne dit pas tout ce qui est. [p. 517; VIII, 3] Enfin l’on corrompt la Diction par autant de manières qu’il y en a de l’embellir. C’est un point que j’ai amplement traité dans un autre Ouvrage, et qui jusqu’à présent ne m’a pas non plus échappé dans celui-ci. Il trouvera sa place encore plus d’une fois; car à mesure que je parlerai des ornements du discours, j’aurai soin de marquer les vices qu’il faut éviter; et la ressemblance qu’ils ont avec les Vertus, m’en fera d’autant plus souvenir.
VIII, 3, 59 On peut mettre au nombre des imperfections, tout ce qui pèche contre l’ordre et l’économie, tout ce qui est mal figuré, enfin tout ce qui est mal lié, mal placé. Mais nous avons déjà parlé de la Disposition. Quant aux figures et à la structure des mots, nous en traiterons plus expressément ailleurs. Enfin ce serait un défaut chez les Grecs, de confondre les Dialectes, et de mêler au langage Attique, le Dorique, l’Ionique, et l’Éolique. VIII, 3, 60 C’est comme si en notre Langue on employait indifféremment toute sorte d’expressions, les unes basses, les autres sublimes, les unes vieilles, les autres neuves, les unes poétiques, les autres communes, et que toutes les parties d’un discours fussent de style différent. Car cela ferait un monstre semblable à celui que décrit Horace au commencement de son Art poétique. Venons aux beautés véritables. VIII, 3, 61 Un discours est orné, quand il ne se contente pas seulement d’être clair et probable. Le premier degré pour parvenir à une plus grande perfection, est de concevoir vivement les choses; le second de les exprimer comme on les conçoit; et le troisième de répandre sur elles un certain éclat, en quoi consiste, à proprement parler, l’ornement et la beauté.
Premièrement donc, puisque cette vive lumière dont j’ai parlé dans le Chapitre de la Narration, est au-dessus de l’évidence, ou comme les autres parlent, puisque la représentation est plus que la clarté, en ce que celle-ci se laisse voir, et que celle-là se produit elle-même, mettons-la d’abord au nombre des ornements. VIII, 3, 62 C’est sans doute un merveilleux secret, quand nous parlons d’une chose, de la savoir exprimer si vivement, qu’il semble qu’elle se passe sous les yeux. Car nos paroles font peu d’effet, et ne [p. 518; VIII, 3] prennent point cet empire absolu qu’elles doivent prendre, lorsqu’elles ne frappent que l’oreille, ou lorsqu’un Juge croit simplement entendre un récit, et non pas voir de ses propres yeux le fait dont il s’agit. VIII, 3, 63 Mais comme cette vertu se divise en plusieurs espèces, que quelques-uns même multiplient encore par une affectation de suffisance et sans nécessité, je parcourrai du moins les principales.
La première consiste à exprimer trait pour trait toute l’image des choses, comme dans un tableau,
L’un et l’autre intrépide et sur ses pieds dressé, etc.
Rappelons-nous tout cet endroit de Virgile, où il décrit le combat de deux Athlètes, leurs mouvements, leurs postures, nous croirons être spectateurs. VIII, 3, 64 Cicéron excelle en cette qualité comme en toutes les autres. Quand on lit ce qu’il dit de Verrès, On voyait sur le rivage de la Mer un Préteur du Peuple Romain, vêtu et chaussé à la Grecque, en manteau de pourpre, en robe traînante, se promener publiquement avec une indigne Créature, appuyé nonchalamment sur elle; Y a-t-il quelqu’un qui ait l’imagination assez froide pour ne se pas représenter, je ne dis pas seulement la contenance de Verrès, et le lieu où se passe la scène, mais une partie des choses que supprime l’Orateur? VIII, 3, 65 Car pour moi je crois voir ce tête-à-tête, les yeux et les mines du lâche Préteur, et de sa Courtisane. Leurs honteuses caresses, la secrète indignation, la peine et le timide embarras de ceux qui étaient présents.
VIII, 3, 66 La seconde espèce est celle, qui par un amas de circonstances naïvement représentées, trace aux yeux l’image d’une action. Telle est encore dans Cicéron la description d’un repas où règnent la crapule et la débauche; car il peut lui seul nous fournir des exemples de toutes les sortes de beautés. Il me semblait voir les uns rentrer, les autres sortir, quelques-uns si ivres qu’ils ne pouvaient se soutenir, d’autres qui cuvaient encore le vin qu’ils avaient bu avant la nuit; au milieu de ces honnêtes gens, vous eussiez vu le beau Gallius parfumé d’essences, et couronné de fleurs. Le champ de bataille était propre, comme on [p. 519; VIII, 3] peut penser, tout jonché des mêmes fleurs qui leur avaient servi de couronnes, tout inondé de vin. Ce n’était partout que monceaux d’écailles et d’arrêtes de poisson. VIII, 3, 67 Qui fût entré dans la salle du festin, en aurait-il vu davantage? C’est par un semblable détail que nous nous sentons attendrir au récit du sac d’une Ville. Car un Orateur qui nous dirait qu’une Ville a été prise d’assaut, ne ferait pas beaucoup d’impression sur notre esprit, en exprimant la chose d’une manière si vague et si succincte; quoiqu’après tout, cette expression comprenne tous les malheurs que peut rassembler un pareil sort. VIII, 3, 68 Mais s’il développe cette idée, quels maux n’exposera-t-il pas à nos yeux? Une Ville naguère florissante qui va être réduite en cendres, l’embrasement des maisons et des temples, le renversement des édifices, un bruit confus et universel que forment mille et mille clameurs, les uns fuyant à l’aventure, sans savoir où ils vont, les autres qui embrassent pour la dernière fois leurs parents, et qui veulent mourir entre leurs bras; d’un côté des femmes et des enfants qui gémissent; de l’autre des vieillards qui n’ont vécu si longtemps que pour être témoins de la désolation de de leur Patrie; VIII, 3, 69 le pillage de tout ce qu’il y a de profane et de sacré; l’avidité du Soldat qui court après sa proie, de malheureux Citoyens chargés de fers qui marchent devant leur Vainqueur, des mères arrachant leurs enfants d’entre les mains du Soldat cruel qui veut les égorger; enfin le carnage toujours prêt à recommencer à la moindre espérance du butin. Tout cela, comme j’ai dit, est compris dans l’idée d’une Ville prise d’assaut. Cependant il y a bien de la différence entre dire la chose en gros, et l’exposer en détail. VIII, 3, 70 Or nous parviendrons à rendre ces circonstances évidentes et sensibles, si elles sont vraisemblables; et même tout ce qui arrive en pareille occasion, se peut fort bien supposer, quoique faussement. Il y a une troisième espèce qui s’attache aux accidents,
Tout mon sang aussitôt est glacé par la peur,
Je tremble, et mes cheveux se hérissent d’horreur. [p. 520; VIII, 3] VIII, 3, 71 Cette perfection, la plus grande, selon moi, qu’un discours puisse avoir, est très aisée à acquérir. Il ne faut que considérer la nature et la suivre. Car l’Éloquence est un tableau de la vie humaine; chacun rapporte à soi ce qu’il entend, et l’esprit reçoit toujours volontiers ce qui se présente à lui sous des couleurs qui lui sont connues.
VIII, 3, 72 Mais pour répandre de la lumière sur les choses dont on parle, les similitudes ont été surtout bien imaginées. Il y en a de deux sortes. Les unes servent à la preuve, et sont mises pour cela au nombre des arguments. Les autres dont je parle ici sont admirables pour peindre les objets.
Semblables à des Loups, que d’un sombre bocage,
Pendant un noir brouillard chasse l’avide rage, etc.
VIII, 3, 73. Ce qu’il y faut principalement observer, c’est de ne pas apporter pour similitude une chose qui de soi est obscure et inconnue. Car il est hors de doute que ce qui est fait pour éclairer un endroit, doit avoir plus de lumière que cet endroit-là même. C’est pourquoi laissons aux Poètes ces comparaisons savantes et non communes,
Tel du Xante glacé quittant l’âpre séjour,
Apollon pour Délos prend un nouvel amour.
VIII, 3, 74. Un Orateur ne serait pas reçu de même à peindre une image par le moyen d’une autre qui serait moins claire. Mais en traitant des arguments, j’ai parlé d’une autre sorte de similitude, qui est aussi fort propre à donner à l’Oraison un certain air de noblesse, de gaieté, d’agrément, et même de merveilleux. Car plus celles-la sont tirées de loin, plus elles paraissent neuves et causent d’admiration. VIII, 3, 75 En voici quelques-unes que l’on pourra trouver communes, et qui sont néanmoins fort persuasives. Il en est de l’esprit comme de la terre. L’un et l’autre deviennent plus fertiles et meilleurs, à mesure qu’on les cultive. Comme les Médecins ne font pas difficulté de retrancher du corps un membre qui est gangrené, de même il ne faut pas hésiter à exterminer les mauvais Citoyens, quand [p. 521; VIII, 3] même ils nous seraient unis par les liens du sang. En voici d’autres qui sont plus élevées. Les arbres, les pierres même et les rochers répondent à la voix. Souvent les bêtes les plus féroces se laissent toucher et apprivoiser par la douceur de l’harmonte. VIII, 3, 76 Mais ce genre de similitudes tourne souvent en abus, surtout par la licence de nos Déclamateurs. Car ils apportent des exemples qui sont faux, ou ils les appliquent mal à leur sujet. C’était le défaut de certaines comparaisons que l’on trouvait pourtant admirables dans ma jeunesse. Les grands fleuves sont navigables dès leur source. Un bon arbre n’est pas plutôt planté qu’il donne du fruit.
VIII, 3, 77 Or dans toute comparaison, ou bien la similitude précède, et la chose suit, ou bien la chose précède, et la similitude suit. Mais quelquefois la similitude est libre et détachée, quelquefois aussi, et cela vaut beaucoup mieux, elle est jointe avec la chose dont elle est l’image, par un lien qui les embrasse toutes deux, et qui fait qu’elles se répondent réciproquement. VIII, 3, 78 La similitude précède dans l’exemple que j’ai rapporté au commencement.
Semblables à des Loups, etc.
Elle suit dans le premier Livre des Géorgiques, lorsque le Poète après avoir déploré le malheur des guerres Civiles et Étrangères, finit de la sorte,
Ainsi hors de la lice, un char léger s’envole,
Quand les Chevaux fougueux des dents serrent le frein,
Le Cocher éperdu tire la bride en vain.
VIII, 3, 79 Mais la liaison n’est bien marquée dans l’un ni dans l’autre endroit. Par cette liaison, j’entends un certain tour qui compare les deux choses ensemble, qui les met sous les yeux, et les fait envisager en même temps. J’en trouve plusieurs beaux exemples dans Virgile; mais il vaut mieux en prendre chez les Orateurs. Cicéron dit dans l’Oraison pour Muréna, Comme on dit que chez les Grecs ceux qui ne peuvent jouer de la lyre, jouent de la flûte; aussi parmi [p. 522; VIII, 3] Nous, ceux qui n’ont pu devenir Orateurs, se font Jurisconsultes. VIII, 3, 80 Dans un autre endroit il s’élève davantage. De même, dit-il, que les tempêtes sont souvent excitées par quelque constellation, souvent aussi tout à coup, sans qu’on en puisse rendre raison, et par une cause occulte; de même ces mouvements orageux que nous voyons arriver dans l’assemblée du Peuple, naissent quelquefois d’une maligne influence, que tout le monde connaît; quelquefois aussi la cause en est si cachée, qu’ils semblent être un effet du hasard.
VIII, 3, 81 Il y a d’autres similitudes qui sont fort courtes, comme celle-ci, Errants dans les Forêts à la manière des bêtes, et cette autre de Cicéron au sujet de Clodius, Duquel Jugement nous le vîmes échapper tout nu, comme d’un incendie. Chacun peut en imaginer de semblables, et les conversations en fournissent assez d’exemples.
À cette dernière espèce se rapporte une autre beauté, qui consiste non pas seulement à peindre les choses, mais à les peindre avec des traits également vifs et courts. VIII, 3, 82 Et certainement on a raison de louer la brièveté, à laquelle il ne manque rien. Cependant celle qui ne dit précisément que ce qu’il faut est la moins estimable. Il en sera parlé dans les figures. Mais il y en a une autre bien plus belle, c’est celle qui dit beaucoup en peu de mots. Telle est une certaine expression de Salluste en parlant de Mithridate. Mais l’obscurité est à craindre.
VIII, 3, 83 Une autre beauté qui approche fort de celle-ci, mais qui l’emporte sur elle, c’est l’emphase qui donne plus à entendre, que les mots ne signifient par eux-mêmes. Il y en a de deux sortes; l’une qui exprime plus qu’elle ne dit, l’autre qui exprime même ce qu’elle ne dit pas. VIII, 3, 84 Nous avons un exemple de la première dans Homère, quand Ménélas dit qu’un grand nombre de Grecs étaient assis dans le ventre de ce fameux Cheval. Car d’un mot il en marque la grandeur; et dans Virgile, quand il représente ces mêmes Grecs descendants de ce Cheval avec une corde. Car cela seul nous fait juger aussi de sa hauteur. Et le même Poète en disant d’un Cyclope, qu’il était étendu dans son antre d’un bout à l’autre, ne semble-t-il pas dire [p. 523; VIII, 3] que ce prodigieux corps n’avait d’autres bornes que celles du lieu même?
VIII, 3, 85 La seconde sorte consiste dans un mot que l’on omet, ou que même l’on retranche. Que l’on omet, comme dans cet endroit de l’Oraison pour Ligarius, Si dans le haut degré de fortune et de puissance où vous êtes, César, vous n’aviez pas autant de clémence que vous en avez, grâces aux Dieux, par vous-même, je dis par vous-même, et je m’entends bien. Car Cicéron supprime une chose que nous ne laissons pas d’entendre, à savoir qu’il y avait des gens qui incitaient César à la cruauté. Que l’on retranche; alors c’est une manière de réticence qui est une figure, et que je n’omettrai pas en son lieu. VIII, 3, 86 Mais il y a de l’emphase jusque dans certaines expressions qui sont assez communes, par exemple, en celles-ci; Il faut vivre. Il faut montrer que vous êtes homme, ou bien au contraire, il est homme: tant la nature a de conformité avec l’art.
L’Éloquence ne se contente pas de représenter vivement et clairement les choses dont elle parle. Elle nous fournit bien d’autres moyens pour embellir l’Oraison. VIII, 3, 87 Car ce style même qui est si simple et qui n’a rien du tout de recherché, a pourtant sa beauté; mais c’est une beauté toute pure, toute naturelle, telle qu’on l’aime aussi dans les femmes. Et quand les termes sont bien choisis, propres et justes, ils ont aussi leur beauté; mais une beauté élégante, et semblable à celle qui naît des petits soins. Il y a une abondance qui est riche, et il y en a une autre qui est toute riante de fleurs. VIII, 3, 88 Il est même plus d’un genre de force. Car tout ce qui est suffisamment achevé dans son espèce, a assez de force.
Cependant la principale marque de force en fait d’Éloquence, c’est premièrement une certaine véhémence, quand il s’agit d’exagérer l’indignité d’une action, et dans les autres occasions une expression noble et élevée. C’est en second lieu une imagination vive, capable de concevoir les choses telles qu’elles sont, et de les représenter de même. C’est en troisième lieu une opiniâtreté louable, qui nous porte à ne point lâcher prise, que nous ne soyons venus à bout de ce que nous avions entrepris ; que [p. 524; VIII, 3] nous n’ayons prouvé, et plus que prouvé ce que nous avions avancé; que nous n’ayons convaincu, accablé, et terrassé notre Adversaire. VIII, 3, 89 C’est encore une certaine énergie qui fait que tous nos mots portent, et qu’il n’y en a pas un qui ne soit infiniment expressif. C’est même je ne sais quelle amertume qui est d’ordinaire injurieuse, comme ce trait de Cassius, Que ferez-vous donc quand je vous aurai dépouillé de votre propre bien? C’est-à-dire, quand je vous aurai fait voir que vous ne vous entendez pas même à médire. C’est enfin je ne sais quoi de ferme et de rude, comme ces paroles de Crassus, Moi, je vous traiterai en Consul, quand vous ne me traitez pas en Sénateur?
Mais à le bien prendre, toute la force de l’Éloquence consiste à grossir, ou à diminuer les objets. Il y a autant de moyens pour l’un que pour l’autre; je toucherai les principaux, et par ceux-là il sera aisé de juger des autres. Or ces moyens regardent les choses et les mots. VIII, 3, 90 À l’égard des premières, nous avons traité tout ce qui en concerne l’Invention et la Disposition. Il nous faut donc maintenant dire, comment on peut par le moyen de la Diction, faire paraître chaque chose plus grande, ou plus petite, qu’elle n’est en effet.