Joseph Victor Le Clerc, 1837 : Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes

Définition publiée par Corinne Denoyelle

Joseph-Victor Le Clerc, Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes, suivie d'Observations sur les matières de composition dans les classes de rhétorique, et d’une Série de Questions à l’usage de ceux qui se préparent aux Examens dans les Collèges royaux et à la Faculté des Lettres, Bruxelles, Société belge de librairie, etc., Hauman, Cattoir et comp°, 1837 (1ère éd. 1823), p.11

Définition publiée par CD, le 09 avril 2016

DES ARGUMENTS.

 

C’est ici la partie de l’art oratoire la plus nécessaire, la plus indispensable, qui en est comme le fondement, et à laquelle on peut dire que toutes les autres se rapportent; car les expressions, les pensées, les figures, et toutes les autres sortes d’ornements dont nous parlerons dans la suite, viennent au secours des preuves, et ne sont employées que pour les faire valoir, pour les mettre dans un plus grand jour. Sans doute il faut s’étudier à plaire, et encore plus à toucher; mais on fera l’un et l’autre avec bien plus de succès lorsqu’on aura instruit et convaincu les auditeurs; et on ne peut y parvenir que par la force du raisonnement et des preuves.

On distingue ordinairement ici les preuves mêmes, et la manière de les trouver; c’est-à-dire les Arguments proprement dits, et les Lieux des arguments, ou Lieux communs. Nous commencerons par les premiers.

 

1. Arguments proprement dits.

 

Le bon sens naturel et l’habitude de raisonner se passent, il est vrai, des règles logiques d’Aristote, comme un homme qui a l’oreille et la voix justes [p. 12] peut bien chanter sans les règles de la musique; mais il vaut mieux la savoir.

Les deux principales sortes d’arguments sont le syllogisme et l’enthymème.

De syllogisme est un argument composé de trois propositions.

Il faut aimer ce qui nous rend heureux;

Or, la vertu nous rend heureux;

Donc il faut aimer la vertu.

La première de ces trois propositions se nomme majeure, la seconde mineure, la troisième conclusion: les deux premières s’appellent prémisses, parce qu’elles sont mises avant la conclusion, qui doit en être une suite nécessaire, si le syllogisme est en forme; c’est-à-dire que, supposé la vérité des prémisses, il faut nécessairement que la conclusion soit vraie.

L’enthymème est un syllogisme réduit à deux propositions, parce qu’on en sous-entend une, qu’il est aisé de suppléer; c’est un syllogisme parfait dans l’esprit, mais imparfait dans l’expression.

La vertu nous rend heureux;

Donc il faut aimer la vertu.

La première proposition se nomme antécédent, et la seconde conséquent. [p. 13] Ce vers de la Médée d’Ovide, cité par Quintilien, VIII, 5, est un enthymème:

Servare potui; perdere an possim, rogas?

Voici l’argument complet: « Celui qui peut conserver, peut perdre; or, je t’ai pu conserver; donc, je te pourrais perdre. » On trouve encore un enthymème dans ce beau vers:

***.

Mortel, ne garde pas une haine immortelle.

Lorsque Prométhée dit à Jupiter, dans Lucien: Tu prends ta foudre, Jupiter, tu as donc tort; et Acomat, dans Racine, en parlant de Bajazet:

Il n’est point condamné, puisqu’on veut le confondre;

ce sont là des enthymèmes vivement exprimés, et dont le sens est facile à pénétrer. Mais en exerçant l’intelligence du lecteur ou de l’auditeur, il ne faut ni la fatiguer ni la mettre en défaut; car c’est là que de peur d’être diffus, on risque d’être obscur; et le grand art de celui qui emploie l’enthymème, est de bien pressentir ce qu’il peut sous entendre, sans être moins entendu1.

Le syllogisme en forme se rencontre rarement dans la composition oratoire; c’est l’enthymème [p. 14] qui en occupe la place; ou, s’il y est, ses parties sont arrangées autrement que dans la forme philosophique. Cicéron nous donne un exemple de cet arrangement dans l’exorde de son plaidoyer pour le poëte Licinius Arhias:

« S’il y a en moi, juges, quelque talent, et je sens toute la faiblesse du mien; si j’ai quelque habitude de la parole, qui a fait pendant long-temps, je ne le cache pas, l’objet de mon application; enfin si je dois en cela quelque chose à l’étude des lettres, qui, je l’avoue, n’ont jamais été sans charme pour moi, c’est à Licinus qu’appartient surtout le droit d’en recueillir le fruit. Du plus loin que je puis me rappeler le souvenir du passé, en remontant jusqu’à ma plus tendre jeunesse, je le vois déjà qui m’introduit et qui me guide dans ces études littéraires. Si donc cette voix, animée par ses conseils est formée par ces leçons a quelquefois serviutilement nos concitoyens; celui qui m’a donné le pouvoir de défendre et de secourir les autres, n’a-t-il pas droit d’exiger que je fasse tous les efforts dont je suis capable pour le défendre et le secourir lui-même? » Voici ces trois périodes réduites en syllogisme: « Si Archias a formé mon talent, il doit en recueillir le fruit; or, ses leçons ont contribué surtout à mes progrès; donc il doit en recueillir le fruit. » La majeure est, Si donc cette voix, etc.; la mineure, Du plus loin que je puis me rappeler, etc.; la conclusion, S’il y a en moi, juges, quelque talent… c’est à Licinus, etc., et c’est par-là que commence le discours.

L’enthymème ne se montre pas non plus d’ordinaire [p. 15] sous l’extérieur de l’école. Que diriez-vous d’un homme qui pouverait la vérité d’une manière exacte, sèche, nue; qui mettrait ses arguments en bonne forme, ou qui se servirait de la méthode des géomètres dans ses discours publics, sans y ajouter rien de vif et de figuré? serait-ce un orateur?

En logique on dit: La vertu nous rend heureux; donc il faut aimer la vertu. Dans un ouvrage de goût, on présente d’abord la proposition à prouver, et la raison qui la prouve n’arrive qu’après: il faut aimer la vertu, car elle nous rend heureux.

On donne souvent plus d’étendue au syllogisme oratoire en y ajoutant deux autres propositions, dont l’une sert de preuve à la majeure, et l’autre à la mineure, quand elles en ont besoin. Les Grecs appelaient cette forme de syllogisme épichérème. L’épichérème, ou le syllogisme développé, est une suite de raisonnements qui, par degrés, procèdent de preuve en preuve, de conséquence en conséquence, et sont tellement enchaînés les uns aux autres, que la conclusion du premier sert de majeure au second, la conclusion du second sert de majeure au troisième, et qu’un long discours n’est souvent que la preuve graduelle de la proposition, ou des prémisses dont elle est la conséquence immédiate. Cicéron, de Inventione, I, 34, appelle l’épichérème ratiocinatio; il le regarde sans doute comme le raisonnement oratoire par excellence. On peut voir aussi Quintilien. V, 10; Hermogène, ***, III, 1, etc. L’exemple suivant suffira pour en donner une idée:

[p. 16] Il faut aimer ce qui nous rend plus parfaits;

Or, les belles-lettres nous rendent plus parfaits;

Donc il faut aimer les belles-lettres.

Voilà un argument philosophique: nous allons le rendre oratoire.

Il faut aimer ce qui nous rend plus parfaits;

C’est une vérité qui est gravée en nous-mêmes, et dont le bon sens et l’amour-propre nous fournissent des preuves que nous ne saurions désavouer.

Or, les belles-lettres nous rendent plus parfaits;

Qui peut en douter? Elles enrichissent l’esprit, adoucissent les moeurs, répandent sur l’homme tout entier un air de probité et de politesse:

Donc il faut aimer les belles-lettres.

Mais, le goût ne souffrant pas cet arrangement si compassé, qui donnerait au discours une sorte de roideur, il est facile de le renverser et de le déguiser: « Qui peut ne pas aimer les lettres? ce sont elles qui enrichissent l’esprit, qui adoucissent les moeurs: ce sont elles qui polissent et perfectionnent l’humanité. L’amour-propre et le bon sens suffisent pour nous les rendre précieuses et nous engager à les cultiver ».

Les autres espèces d’arguments se rapportent au syllogisme ou à l’enthymème.