Joseph Victor Le Clerc, 1837 : Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes

Définition publiée par corinne Denoyelle
Définition publiée par CD, le 09 avril 2016

L’exorde est la première partie du discours, qui prépare l’auditeur à entendre la suite. L’objet de l’orateur est de s’y concilier la bienveillance et l’attention de ceux qui l’écoutent.

1° Il méritera la bienveillance par l’expression des moeurs, par un air de probité et de modestie.

[p. 69] Ces qualités doivent régner dans tout le discours; mais c’est surtout en commençant que l’orateur doit les montrer. Il nuirait à sa cause par un ton trop décisif, trop plein de confiance. La modestie, qui rehausse toujours le prix des talents et des vertus, porte un caractère de candeur qui ouvre le chemin à la persuasion. Soyez modeste, mais non pas timide; imitez la sage hardiesse de Démosthène: Athéniens, je voudrais vous plaire, mais j’aime mieux vous sauver.

L’orateur mettra encore l’auditeur ou le juge dans ses intérêts, s’il donne une idée avantageuse de ceux qu’il défend, et s’il les représente exempts de haine, d’injustice, d’opiniâtreté (Cicér., de Orat., II, 43). C’est avec des couleurs opposées qu’il doit peindre ses adversaires, pour peu que leur conduite et leur caractère donnent lieu à la censure. Mais qu’il prenne garde de montrer de la passion, et de manquer aux égards qui sont dus aux talents, au rang, à la naissance. Ses plaintes doivent être justifiées par la nécessité de défendre ses clients. Plus il usera de ménagement, plus sa modération lui conciliera les esprits et tournera au désavantage de ses adversaires.

Les anciens rhéteurs voulaient enfin que, selon les circonstances, l’orateur intéressât les juges par des motifs tirés de la personne de l’orateur et des juges eux-mêmes. Du temps de la république romaine, où l’avocat était quelquefois supérieur aux juges en dignité, il faisait souvent mention de lui. Aujourd’hui on exige qu’il ne parle de lui que par [p. 70] nécessité: on veut qu’il paraisse s’oublier; et la précaution même de celui qui affecte de parler de la faiblesse de ses talents, passe presque toujours pour une subtilité de l’amour-propre, qui aime mieux dire du mal de soi que de s’en taire. L’orateur cesse d’être quelque chose dès qu’il fait penser à lui. De même, dans un temps où les juges, pris au hasard, ne se croyaient pas astreints à suivre les lois en rigueur, on pouvait plus facilement espérer de les captiver par des louanges. Il faut maintenant plus d’art et de circonspection pour louer les juges, esclaves de la loi et de la vérité. Ne louez pas, si vous ignorez l’art très difficile de louer. On ne souffre plus les compliments fades; on ne dit plus:

Devant le grand Dandin l’innocence est hardie;

Oui, devant ce Caton de Basse-Normandie,

Ce soleil d’équité qui n’est jamais terni,

« Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. »

2° L’orateur commandera l’attention, s’il fait envisager l’affaire dont il parle comme importante et capable d’intéresser la société; si la manière dont il débute donne une bonne opinion de son talent et de ses lumières; si enfin il est court et précis: car rien ne déplaît tant à l’auditeur que la perspective d’une longue discussion. Il faut donc travailler l’exorde avec beaucoup de soin et de scrupule: cette partie, étant écoutée la première, est celle que la critique épargne le moins. Si l’exorde est mauvais, il entraîne souvent tout le discours dans sa [p. 71] disgrâce; s’il est bon, il aveugle sur les défauts du reste de l’ouvrage. Cicéron a dit: Vestibula honesta, adilusque ad causam faciet illustres (Orat., c. 15).

On trouve dans les anciens une troisième condition de l’exorde, ut docilem auditorem faciat, c’est-à-dire l’intérêt. On voit que cette règle peut rentrer dans la seconde; car un des meilleurs moyens de rendre l’auditeur attentif, c’est d’éclairer son esprit, et de lui présenter sous un jour lumineux l’état de la question. « L’auditeur, dit Cicéron, trouvera de la facilité et du plaisir à vous suivre, si dès l’abord vous lui expliquez le genre et la nature de l’affaire, si vous la divisez, mais en évitant les divisions multipliées qui chargent et embarrassent la mémoire. » Nous devons conclure de ces paroles que Cicéron n’exigeait proprement de l’exorde cette troisième qualité, que parce qu’il y comprenait la proposition et la division. Cette remarque a échappé à la plupart des rhéteurs modernes qui ont répété les préceptes des anciens sur l’art oratoire.

Cicéron veut aussi, et c’est un des meilleurs préceptes de l’exorde, que si par hasard le temps, le lieu, l’arrivée de quelqu’un, une interpellation ou un mot de l’adversaire, surtout dans sa péroraison, nous donne occasion de commencer par un trait propre à la circonstance, nous sachions en profiter. Mais nous ne parlons encore ici que de l’exorde par [p. 72] insinuation, nommé par les Grecs ***, aditus ad causam, et qui consiste surtout à préparer les esprits.

La comparaison de l’exorde du plaidoyer d’Ajax, et de celui d’Ulysse dans Ovide (Metamorph., XIII, 3), peut nous faire connaître surtout, combien cet art de préparer les esprits est ici important et nécessaire. Après la mort d’Achille, Ajax et Ulysse se disputaient les armes de ce héros. Ils exposent tous deux leurs prétentions devant les princes confédérés. Ajax qui parle le premier, dit précisément tout ce qu’il faut pour indisposer l’esprit de ses juges: « Impatient et fougueux, il regarde d’un oeil farouche le rivage de Sigée et la flotte des Grecs; ensuite, levant les mains, il s’écrie: Grands dieux, c’est à la vue de la flotte que nous parlons, et c’est Ulysse qu’on m’oppose! Cependant il n’a pas rougi de fuir devant les flammes que lançait Hector; et moi je les ai bravées, je les ai repoussées loin des vaisseaux! » Cette présomption, ces éclats, cet emportement contre Ulysse et contre les juges, à qui il semble reprocher leur injustice et leur ingratitude, ce grand service rappelé d’une [p. 73] manière si dure, tout cela devait aliéner les esprits. Cet exorde brusque et sans art décèle un grand art dans le poëte; il a voulu peindre le caractère d’Ajax, héros sans doute moins instruit dans l’art de parler qu’habile à manier les armes. Écoutons maintenant Ulysse, Ulysse, le plus adroit comme le plus éloquent des Grecs:

Il se lève, et, après avoir tenu quelque temps ses yeux fixés à terre, il les porte sur les chefs impatiens de l’entendre; il parle, et la grâce vient embellir son éloquence: O Grecs, si vos voeux et les miens avaient été remplis, l’héritier de ces armes ne serait pas incertain; tu les posséderais, [p. 74] Achille, et nous te posséderions encore! Mais, puisqu’un sort fatal nous l’enlève et à vous et à moi (en même temps il porte la main à ses yeux, comme pour essuyer des larmes), qui doit jouir de l’héritage du grand Achille, si ce n’est celui qui a fait jouir les Grecs d’Achille et de sa gloire? » On ne voit rien dans cette exorde qui n’intéresse et ne séduise. Modération, désintéressement, piété, dévouement à la cause commune, amour des grands hommes, regrets pour celui dont on pleure la perte, respect pour les juges, tout contribue à gagner les auditeurs.