Bary, 1660 : La Rhetorique Francoise

Définition publiée par Dylan VANOTTI

René Bary, La Rhetorique Francoise Ou L'On Trouve de nouveaux Exemples sur les Passions & sur les Figures. Ou l'On Traite à Fonds de la Matière des Genres Oratoires, Paris, Pierre le Petit, 1660,  troisième partie, « De la rhétorique », p. 283

 

DE LA

RHETORIQUE.

Quoy que l’élocution soit moins considerable que le discours, elle ne laisse pas d’estre digne de nos soins.

Ceux qui n’ont pas le secret de bien exprimer leurs pensées, disent ordinairement que cét art est presque inutile, que la naïveté plaist, que l’usage suffit, & que si la negligence de lajustement n’altere point la beauté du visage, la negligence du tour ne peut alterer la beauté du raisonnement.

On respond à cela, que la simplicité est fade & puerile, que les pierres precieuses empruntent quelque lustre des belles enchasseures, & qu’encore que le marbre & le porphire ayent naturellement quelque éclat, ils flatteroient bien peu la veüe si l’art n’y adjoustoit ses enrichissemens.

Ceux dont je viens d’aporter les sentimens, ne se contentent pas de parler en faveur du simple usage: Ils alleguent que les langues sont des institutions humaines, & que comme elles relevent d’un principe bizarre, elles sont indignes de l’application des beaux esprits: Que la nostre a ses modes, que le mesme regne qui la voit en un estat, la voit en un autre, & que d’employer ses plus beaux jours pour un bruit de quelques années, c’est donner à son ambition des limites trop courtes.

Il est vray que les mots ont esté inventez: Que les langues vivantes sont sujetes au changement; que chaque regne tasche à se signaler par quelque nouveauté: Mais outre que Cesar & Ciceron ont travaillé à la perfection de leur langue, que le premier à fait un Livre de lAnalogie des mots, & que l’autre a porté son fils à l’estude de la politesse, on peut dire en faveur de l’art d’écrire, que le style dépend de plusieurs parties, & que si les unes sont fondées sur des sentimens incertains les autres roulent sur des principes infaillibles, que la plenitude & la netteté ont tousjours esté recherchées, que ces qualitez ont des regles, & que ces regles sont à l’épreuve des objections & des temps. On peut adjoûter à cela, que l’obscurité engendre les doutes, que les doutes travaillent l’esprit, & que le travail excite le dégoust, que les vices de la construction n’embarassent gueres moins les sçavans que les autres, qu’ils dérobent les plus belles heures, qu’ils occupent les plus grands hommes, & que ce sont eux qui ont fait jusques à present les erreurs, & les heresies, la diversité des opinions, & la multitude des commentaires.