Bary, 1660 : La Rhetorique Francoise

Définition publiée par Dylan VANOTTI

René Bary, La Rhetorique Francoise Ou L'On Trouve de nouveaux Exemples sur les Passions & sur les Figures. Ou l'On Traite à Fonds de la Matière des Genres Oratoires, Paris, Pierre le Petit, 1660, troisième partie, « De l'hypotipose », p. 465

DE L’HYPOTIPOSE OU DE LA

description.

Cette figure consiste à faire une vive peinture des choses.

Exemple.

Le secours est incertain, & l’ennemy est aux portes: Nos gens sont fatiguez & les assiegeans sont rafraischis: La consternation paroist aux quatre coins de la place, & les François chantent desia la victoire? Nous temporisons, & l’on nous presse, & il est à craindre que nous n’implorions trop tard la clemence de l’assaillant; Si ce malheur arrive sous quelles horribles couleurs, pourra t’on representer le sac de nostre ville? Ne sçavez-vous pas, Messieurs, que l’opiniastreté des assiegez irrite l’insolence des assiegeans, qu’elle convertit leur patience en fureur, & que dans la rage qu’elle leur inspire, elle les porte aux dernieres extrémitez? Ne sçavez-vous pas que dans le bruit des tambours & des trompettes, on ne respire que le sang & le carnage: que parmy le cry des vainqueurs & des vaincus, les chefs ne sont pas les Maistres, que le soldat victoreux n’a ny tendresse ny oreille: qu’il n’épargne ny les enfans, ny les vieillards, qu’il massacre les infirmes, qu’il acheve les mourans, & que des aziles les plus sacrez, il en fait des boucheries les plus horribles? Ne sçavez-vous pas qu’il pille les maisons, qu’il dépoüille les Autels: qu’il force les femmes & les filles, qu’il porte ses prophanations jusques dans le sanctuaire, & qu’il adjouste enfin les desolations du feu aux outrages du fer.

Autre exemple.

Il occupe bien le mesme trosne, mais il ne pratique pas les-mesmes maximes, il escoute la voix du repentir il compâtit aux faiblesses de la nature, & pour peu qu’il y ait lieu d’esperer quelque chose de bon des mal faicteurs, il regarde d’un œil humide & d’un esprit benin, leurs infirmitez, leurs recheutes, & il prefere enfin les moderations de la clemence aux rigueurs de la justice. On n’entend parler sous son regne, ny de flatteurs, ny de fourbes: Sa Cour est le rendez-vous des sçavans & des vertueux, & si le vice s’y introduit, il ne s’y découvre pas. Il peze les services, il examine leurs circonstances, & quoy qu’il fasse grand estat de tout ce que la morale prescrit, sa bonté panche plus du costé de l’excez que du deffaut. On ne peut dire de luy ce qu’on dit des prodigues, les personnes qu’il enrichit sont aimables, & s’il fait des largesses, il tire les matieres de ses biensfaits, des revenus de son domaine. Entre ceux dont il haït les approches, il ne peut souffrir les donneurs d’avis. Il considere son Peuple comme sa famille, il épargne ses sueurs, il ménage ses interests, & il aime mieux recevoir des aplaudissemens que des remonstrances: Il ne fait estat ny de la naissance, ny de là recommandation, il ne s’attache qu’au merite, & s’il donne aux enfans les mesmes charges dont il avoit honoré les peres, c’est parce qu’il ne peut refuser des dignitez à ceux à qui le Ciel a départy des graces, & qu’il trouve aux descendans, ce qu’il avoit remarqué aux predecesseurs, Ses Parlemens sont remplis de testes consumées, il éleve la suffisance, il honore la probité, & comme entre les vertus d’un Roy, il reconnoist la necessité de la justice, il ne se contente pas d’establir des bons juges; il tâche d’estre du nombre de ceux qu’il choisit. Quelques importans que soient les crimes de leze Majesté, il a plus d’aigreur pour les injures qui regardent ses sujets, que pour celles qui regardent sa personne. Il se ressouvient des Philippes, & des Augustes, il se represente ce qu’il est, & quand les Rois seroient exempts des insolences de la censure, & des embusches de la vengeance: sa Majesté seroit bien vivement picquée si elle joignoit à la justice des arrests, la severité des chastimens: Son cœur est candide, ses paroles sont ouvertes, ses traitez sont sinceres, & il n’y a point de desavantage qui soit capable de le porter à l’inexecution de ses promesses. S’il s’agit de quelque haute entreprise, il cache son sentiment, & il recueille celuy de ses amis: Il defere à l’opinion des sages, & soit que les évenements correspondent à ses desseins, ou que les bizarreries de la fortune traversent sa conduitte, il ne sçait ce que c’est, ny que de se méconnoistre dans ses prosperitez, ny que de s’abaisser dans ses disgraces: Il sçait qu’il y a une sagesse infallible, & une bonté inepuisable, que tout attire pour le bien des hommes, & dans les reflexions qu’il fait sur ces veritez, il ne remercie pas moins Dieu des choses qui le combattent que de celles qui le favorisent.

Autre exemple.

C’est un lieu où la douleur met en usage les fers & les feux, les paroles flatteuses, & les mains impitoyables: où elle paroist tantost sous la pleuresie, & tantost sous la fiévre: où elle est quelquesfois, transformée en goutte & quelquesfois en ulcere: où elle est en un temps collique, & en un autre dissenterie. C’est un lieu où l’on voit des crasses & des phlegmes, des sueurs & des urines, des débordemens de bile & des cours de ventre, où la curiosité découvre des jambes enflées & des bras paralitiques, des mamelles rongées & des testes fenduës, des rumeurs orgueilleuses & des plus découlans. C’est un lieu où l’on voit des yeux entrouverts & des bouches à demy closes, des passeurs effroyables & des inflammations furieuses, des visages bouffis & des corps décharnez, où l’on appreste des lancettes & des rasoirs, des trelpans & des ciseaux, des sondes & des bistoris, & où la seule presence de ces effroyables instrumens fait autant de mal que les instrumens mesmes. C’est un lieu où les oreilles sont frappées de soûpirs & de cris, de plaintes & de gemissemens, de hallemens & de hoquets, où l’on entend des exhortations funestes, & des chants lugubres, des éclats de desespoir, & des exclamations de parentelle, des frappemens d’estomach, & des battemens de pied. C’est un lieu où la proximité des malades rengrege les maladies, où la chaleur est estouffante, & où l’air est infecté, où la puanteur donne des dégousts & où les dégousts excitent des vomissemens, où les évaporations sont malignes, & où les aspirations sont mortelles. C’est un lieu enfin où la douleur exerce ses lenteurs, & ses activitez, ses pointes & ses transports, où elle intimide les plus braves, & où elle ébranle les plus fermes, où elle ravit la liberté de la voix, & où elle trouble l’ordre des connoissances, où elle fait des agonisans & des furieux, des languissans & des emportez.

Cette figure est ingenieuse, divertissante, & pathetique.