Le Gras, 1671 : La Rhetorique Françoise ou les preceptes de l'ancienne et vraye eloquence accomodez à l'usage des conversations & de la Societé civile : Du Barreau : Et de la Chaire

Définition publiée par VERNET Thibault

 

Le Gras, La Rhetorique Françoise ou les preceptes de l'ancienne et vraye eloquence accomodez à l'usage des conversations & de la Societé civile : Du Barreau : Et de la Chaire, Paris, A. de Rafflé, 1671, Première partie de la Rethorique, « De l'Invention », chap. IV, « De la forme de la Loüange », p. 19-21.

 

Pour ce qui est de la forme de la loüange ou du blâme, elle consiste à élever ou abaisser, agrandir, ou amoindrir les choses. Si on louë, il faut agrandir les vertus & les belles actions, & amoindrir les vices, & donner d’autres noms aux choses qui ont quelque defaut : Et si on blâme, il faut agrandir ce qui est déjà vicieux, & amoindrir ce qui pourroit recevoir quelque loüange, & luy donner aussi un autre nom.
L’accroissement & l’amoindrissement se font par les circonstances, comme de dire que celuy qu’on louë a fait la chose tout seul, ou qu’il n’a esté assisté que d’un petit nombre de personnes : Qu’il est le premier qui l’ait osé entreprendre : Qu’on ne pouvoit esperer ny attendre d’un autre ce qu’il a fait.
L’hyperbole, pourvû qu’elle ne soit pas excessive, est la figure la plus convenable à la loüange, parce que la loüange est une chose libre, qui n’a pour but que d’agrandir le sujet dont elle parle, & de montrer qu’il surpasse tous les autres : Et comme cette hyperbole se fait ordinairement par une comparaison, il faut que cette comparaison soit toûjours au dessus de la chose que l’on compare, ou pour parler plus clairement, on ne doit jamais comparée ce qu’on louë a quelque chose de moindre ou d’égal, mais toûjours à ce qui est plus grand.

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Mais il faut user de discretion, & ne pas faire comme le flatteur qui a l’ame basse, & qui n’envisage que son interest particulier, qu’il recherche dans la satisfaction d’autruy. C’est pourquoy il ne craindra point de loüer, Thersite de sa beauté, le plus mal fait de tous les hommes, & Nestor de sa jeunesse, quoy que fort vieil, s’il croit que cela luy puisse servir. Mais il faut que la loüange ait la verité pour fondement. Tout ce que peut faire l’Orateur est d’agrandir son sujet : ce que l’Historien ne peut faire. Un Orateur judicieux, comparera la vitesse d’un excellent cheval à celle du vent ou de la foudre & la maison d’un particulier qui sera belle, au Palais d’un Prince, au lieu que le flateur le dira d’un cheval commun, & d’une maison ordinaire, ou louëra une chose qui n’est point loüable, comme ce Courtisan de Demetrius, qui le voyant enrumé, le loüoit de tousser & de cracher avec harmonie.
La comparaison est quelquefois bréve, & quelques fois si etenduë, que tout le discours n’est qu’une comparaison continuelle, comme lors que l’on compare les parties, les actions, & les faits les uns aux autres.
Quelquefois mesme on fait entrer en la composition du sujet des choses qui luy sont étrangeres, à l’imitation des Poëtes, qui ont accoûtume de se servir de cette licence, & de s’éloigner de leur sujet, afin d’amplifier leur matiere.

EXEMPLE
On compare par exemple, les desseins, & les actions des Rois aux desseins & aux ouvrages de Dieu. On ne voit plus les desseins du Roy qu’en des actions, comme on ne voit ceux de Dieu qu’en ses ouvrages. Et on compare les effets du soin & la vigilance d’un Ministre d’Estat à ceux du Soleil. Il procure la seureté à quelque partie du Royaume, lors qu’on se figure qu’il sommeille, comme le soleil donne le jour à quelque partie du monde, lors qu’on s’imagine qu’il se repose. En effet, ce ne seroit pas loüer un chien que de le comparer à un chat, ny à un renard ; & ce seroit le loüer foiblement que de le comparer à un loup ; Il faut aller plus loin, & luy donner la derniere perfection, dont il est capable, comme le Poëte, lors qu’il l’appelle domteur de lions.