Étienne Dubois de Bretteville, 1689 : L’Éloquence de la chaire et du barreau

Définition publiée par Kayirici

Étienne Dubois de Bretteville, L’Éloquence de la chaire et du barreau selon les principes les plus solides de la rhétorique sacrée et profane, Paris, Denys Thierry, 1689, p.8-9

L’Eloquence, que l’on peut justement appeller la Science de la parole, est l’Art de persuader l’esprit, & de toucher le cœur. Cette définition convient également à l’Eloquence de la Chaire, & à l’Eloquence du Barreau. Il y a neanmoins cette difference, que l’Eloquence de la Chaire tend principalement à toucher le cœur, au lieu que l’Eloquence du Barreau a pour fin particuliere de persuader l’esprit.

Cet Art comprend cinq choses, qui font les cinq Parties de l’Eloquence.

1. Pour persuader les esprits, il faut chercher, & trouver des raisons propres à convaincre.
2. Lors qu’on a trouvé ces raisons & ces moyens de persuader, il faut les disposer dans les Parties d’un discours juste & régulier.
3. Il faut exprimer ces raisons avec ornement & avec esprit, leur donnant un beau tour qui frappe & qui surprenne.
4. L’esprit étant ébranlé, on doit toucher le cœur ; & pour le toucher, il faut le connoître, & trouver les moyens de le rendre sensible.
5. Afin de persuader l’esprit, & de gagner le cœur par un discours, il faut le prononcer avec grace & avec force ; & c’est ce qu’enseigne la cinquiéme Partie que j’appelle l’Eloquence du geste & de la voix.

Je sçay qu’il y a des gens qui prétendent qu’il n’y a point d’autre Eloquence que celle que donne une heureuse nature : Que les Regles & les Preceptes ne font qu’embarrasser l’esprit, & corrompre les belles dispositions avec lesquelles nous naissons ; & qu’enfin l’Art ne sçauroit produire qu’une Eloquence fausse, seche & contrainte. Je voudrois pour toute réponse à ces sortes de personnes, les prier de faire un discours en public ; car je suis persuadé que l’Art seroit bien vangé, & que ce qu’ils diroient seroit sans grace, sans force, sans ordre, & sans conduite. Il en est de l’esprit sans Art, comme d’un Vaisseau en pleine mer sans Pilote ; il avance d’abord, mais aprés avoir erré quelque temps, il est emporté malgré luy ; & enfin il echouë, & se perd.