Joseph Victor Le Clerc, 1837 : Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes

Définition publiée par Corinne Denoyelle

Joseph-Victor Le Clerc, Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes, suivie d'Observations sur les matières de composition dans les classes de rhétorique, et d’une Série de Questions à l’usage de ceux qui se préparent aux Examens dans les Collèges royaux et à la Faculté des Lettres, Bruxelles, Société belge de librairie, etc., Hauman, Cattoir et comp°, 1837 (1ère éd. 1823), p. 185.

 

Définition publiée par CD, le 08 février 2017

La richesse du style, c’est l’abondance unie à l’éclat: on la reconnaît à l’affluence ménagée des pensées brillantes, des images vives, des figures hardies, des tours nombreux.

Mais comme il y a une abondance stérile qui se répand en ornements superflus, ou qui tourne en divers sens la même idée, afin qu’elle semble se multiplier, il y a aussi un faux éclat. L’historien Florus, parlant de ces soldats romains qu’on trouva morts sur leurs ennemis après la bataille de Tarente, dit que leurs visages conservaient encore un air menaçant; et il ajoute que la colère qui les avait animés pendant le combat vivait dans la mort même: Omnium vulnera in pectore; quidam hostibus suis immortui; omnium in manibus enses, et relictoe in vultibus minoe; et in ipsa morte ira vivebat (I, 28). Sénèque le tragique plaint le vieux roi de la Troade, privé des honneurs de la sépulture: « Ce père de tant de rois n’a point de tombeau; et le feu lui manque dans Troie embrasée. »

 « Ille tot regum parens

Caret sepulcro Priamus; et flamma indiget,

Ardente Troja. »

Troas v. 54.

[p. 186] Cette colère qui vit dans la mort, ce manque de feu dans l’embrasement d’une ville, ont quelque chose de trop recherché: ces sortes de pensées peuvent éblouir d’abord; mais elles paraissent frivoles quand on les examine de près (Bouhours). Le danger et les passions ne recherchent point l’esprit: Hécube et Priam ne font point d’épigrammes quand leurs enfants sont égorgés dans l’incendie de Troie; Didon ne soupire point en madrigaux, en volant au bûcher sur lequel elle va s’immoler; Démosthène n’a point de jolies pensées quand il anime les Athéniens à la guerre; s’il en avait, il serait un rhéteur, et il est un homme d’État.

La véritable richesse consiste dans le nombre des idées qu’un seul mot réveille, dans les rapports qu’il embrasse, dans l’importance des objets qu’il montre à l’esprit. Virgile, après avoir représenté dans les Champs-Élysées l’assemblée des hommes vertueux, fait d’un seul trait l’éloge de Caton, en ajoutant qu’il y préside:

 « His dantem jura Catonem. »

(AEneid., VIII, 670).

 Ainsi, ce qui fait ordinairement une pensée riche et grande, c’est lorsqu’on dit une chose qui en rappelle beaucoup d’autres, et qu’on nous fait découvrir tout d’un coup ce que nous n’aurions trouvé que par la réflexion.

Florus, qui n’est pas toujours puéril, montre en [p. 187] peu de mots toutes les fautes d’Annibal: « Lorsqu’il pouvait se servir de la victoire, il aima mieux en jouir. » Quum victoria posset uti, frui maluit (II, 6).

Il nous représente toute la guerre de Macédoine, quand il dit: « Ce fut vaincre que d’y entrer. » Introisse, victoria fuit (II, 7).

Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion, en disant de sa jeunesse: « C’est le Scipion, qui croît pour la destruction de l’Afrique. » Hic erit Scipio, qui in exitum Africoe crescit (II, 6). Ne voyez-vous pas un enfant qui croît et s’élève comme un géant?

Enfin, le vrai caractère d’Annibal, la situation de l’univers, la grandeur du peuple romain, toutes ces idées sont exprimées ainsi par le même auteur: « Annibal fugitif cherchait par tout l’univers un ennemi au peuple romain. » Qui, profugus ex Africa, hostem populo romano toto orbe quoerebat (II, 8) (Montesquieu).

L’expression est riche, lorsque dans une seule image elle réunit plusieurs qualités de l’objet qu’elle veut peindre. Un sceptre d’airain, par exemple, annonce l’inflexibilité de l’âme d’un tyran et le poids accablant de son règne; un coeur de marbre nous présente la froideur et la dureté; une âme de feu rassemble la chaleur, l’activité, la rapidité, l’élévation; dans les roses de la jeunesse on voit la fraîcheur, l’éclat, l’agrément, le peu de durée de ce bel âge. L’expression est plus riche encore lorsqu’elle [p. 188] fait tableau, comme dans ce vers où La Fontaine nous représente la mort du juste:

 

Rien ne trouble sa fin; c’est le soir d’un beau jour.

La richesse ne doit jamais dégénérer en luxe. Ne vous contentez pas de bannir de votre style les pensées frivoles, les faux brillants, et tout ce qui a plus d’éclat que de solidité; songez encore à ne vous écarter jamais de cette sage sobriété dans la distribution des ornements, de ce langage à la fois simple et noble dont les grands écrivains, tant anciens que modernes, ont donné l’exemple. Un discours où tout frappe et tout brille lasse et fatigue bientôt, parce qu’il est difficile que la recherche ne s’y fasse pas sentir, et que l’ostentation déplaît; parce qu’un tel discours manque de cette variété qui fait le charme d’un ouvrage, et qu’enfin c’est une règle constante, que plus les choses nous affectent par un vif sentiment de plaisir, plus tôt nous nous en lassons. « Il faut, dit Cicéron, dans l’éloquence comme dans la peinture, des ombres pour donner du relief, et tout ne doit pas être lumière » (De Orat., III, 26.)