Joseph de Jouvancy, 1710 : Candidatus rhetoricae

Définition publiée par Mattana-Basset

Joseph de Jouvancy, L’Élève de rhétorique (Candidatus rhetoricae, 1e éd. 1710, 1e trad. 1892), édité par les équipes RARE et STIH sous la direction de D. Denis et Fr. Goyet, Paris, Classiques Garnier, 2019, première partie, "Comprenant les premiers éléments de rhétorique relatifs à l'invention", chap. I, "Définition de la rhétorique", p. 60-63 et chap. II, "Du sujet de la rhétorique", p. 62-65. 

Définition publiée par RARE, le 03 juin 2020

PREMIÈRE PARTIE

COMPRENANT LES PREMIERS ÉLÉMENTS 

DE RHÉTORIQUE RELATIFS À L’INVENTION

 

CHAPITRE 1

DÉFINITION DE LA RHÉTORIQUE

 

Qu’est-ce que la Rhétorique ? R. C’est l’art de bien dire, ainsi nommé du verbe grec rheo, je dis, je parle, d’où viennent rhetor, rhéteur, orateur, avocat, et rhétorikè, art oratoire, rhétorique. 

Qu’est-ce qu’un art ? R. C’est une faculté renfermant certains préceptes qui ne trompent jamais, quand on les connaît bien, et qu’on s’en pénètre.

Qu’est-ce que bien dire ? R. C’est exprimer dans les meilleurs termes les meilleures pensées.

Quel est le but de l’orateur ? R. C’est de persuader.

Quel est le devoir de l’orateur ? R. C’est de parler de manière à persuader.

Celui qui ne persuade pas peut-il être appelé un parfait orateur ? R. Oui, pourvu qu’il parle de manière à persuader. 

Mais vous me direz : Celui qui n’atteint pas le but de l’art oratoire ne peut être considéré comme un parfait orateur ; or l’orateur qui ne persuade pas n’atteint pas son but ; comment peut-il donc être un parfait orateur, quoiqu’il parle de manière à persuader ? R. Pour les autres arts, ce que vous dites est vrai ; mais il n’en est pas de même pour la rhétorique. Ce qui caractérise la plupart des autres arts, ce qui est leur fin, leur but, c’est de produire une œuvre quelconque extérieure qui dépend de la volonté de l’artiste ; ainsi, il dépend de la volonté du peintre, et de sa volonté seule, de faire un tableau ; il dépend de la volonté de l’architecte de construire une maison, et ainsi des autres ; mais il ne dépend pas de la volonté seule de l’orateur de persuader : il faut encore qu’il s’y joigne la volonté de l’auditeur ; c’est lui que l’orateur doit persuader, mais il n’y parviendra pas, quel que soit le moyen qu’il emploie, si l’auditeur ne le veut pas, parce qu’il est libre.

 

 

CHAPITRE 2

DU SUJET DE LA RHÉTORIQUE

 

Quel est le sujet [materia] de chaque art ? R. C’est celui dont il s’occupe : ainsi, le sujet de la médecine est la maladie ; de la peinture, ce sont les couleurs, et ainsi de suite des autres.

Quel est le sujet de la Rhétorique ? R. Ce sont les choses qui prêtent à la discussion ou à des questions.

Combien peut-il y avoir de questions sur chaque chose ? R. Deux : l’une, générale, que l’on appelle Thèse en grec, et Proposition en latin ; l’autre, particulière, dont la dénomination est Hypothèse en grec et Cause ou Controverse en latin.

Qu’est-ce que vous appelez question générale ou Thèse ? R. C’est celle qui n’est astreinte à aucune condition [adjunctis seu circumstantiis] de personne, de lieu, de temps, etc.

Qu’appelez-vous question particulière ou Hypothèse R. C’est celle qui est astreinte à certaines conditions, limitée par telles ou telles circonstances

Donnez un exemple de ces deux sortes de questions. R. La Rhétorique est-elle un art que l’on doit étudier ? Voilà une question générale, indéterminée, parce qu’il n’y est fait aucune mention de personne, de lieu, de temps. Mais si je demande : les femmes doivent-elles étudier la Rhétorique ? ou bien : doit-on étudier la Rhétorique avant la Philosophie ? ou bien : doit-on étudier la Rhétorique dans les académies ou en cours privés ? Ces questions sont déterminées, parce que la question générale posée plus haut est maintenant circonscrite dans les détails [adjuncta] que nous venons d’indiquer. De Thèse ou Proposition générale, elle est devenue Hypothèse ou Cause déterminée, limitée par des détails particuliers.

Comment ramène-t-on une Hypothèse à une Thèse ? R. En ne prenant que ce qui est général. Ainsi, avez-vous à faire l’éloge de la diligence ? je louerais la vertu qui est le genre dans lequel la diligence est comprise. Avez-vous à blâmer l’ivresse ? je montrerais combien le vice en général est honteux.

N’y a-t-il que ces deux sortes de questions ? R. Il y en a une autre, que l’on appelle question d’Action, parce qu’elle a pour objet d’agir, ainsi : Faut-il déclarer la guerre aux hérétiques ? Une autre question est celle que nous appellerons question de Connaissance, parce qu’elle a pour objet unique de savoir et de connaître quelque chose, ainsi : Quel est le jour du mois où il y aura cette année éclipse de lune ?