Joseph de Jouvancy, 1710 : Candidatus rhetoricae

Définition publiée par Mattana-Basset

Joseph de Jouvancy, L’Élève de rhétorique (Candidatus rhetoricae, 1e éd. 1710, 1e trad. 1892), édité par les équipes RARE et STIH sous la direction de D. Denis et Fr. Goyet, Paris, Classiques Garnier, 2019, première partie, "Comprenant les premiers éléments de rhétorique relatifs à l'invention", chap. VI, "Des lieux oratoires", p. 70-71, chap. VIII, "Des lieux extrinsèques", p. 82-85 et chap. X, "Exemples des lieux extrinsèques", p. 110-119.  

Définition publiée par RARE, le 03 juin 2020

 

 

Quels sont les arguments extrinsèques ? R. Ce sont les arguments tirés d’un lieu en dehors du sujet : c’est pour cela qu’on les appelle extrinsèques.

[...]

Combien y a-t-il de lieux extrinsèques ? R. Six : les Préjugés, la Renommée, les Documents, le Serment, les Tortures, les Témoins.

 

[...]

 

CHAPITRE 8

DES LIEUX EXTRINSÈQUES

 

Qu’est-ce que le Préjugé [Praejudicium] ? R. C’est un jugement fait antérieurement, et une sentence déjà rendue dans une cause en quelque manière semblable, d’où on peut tirer un exemple, et une manière de juger dans l’affaire présente.

Comment composer un argument en se servant des préjugés ? R. En montrant que ce qui arrive devait arriver ; ou bien, que dans des causes semblables, ou pour des choses provenant de la même cause, on a jugé de la même manière ; ou bien, que le même jugement qu’on sollicite a déjà été porté par les mêmes juges ou par d’autres juges.

Comment composer un argument d’après la Renommée ? R. En montrant la vérité de ce que l’on avance par l’assentiment de tout le monde.

Comment composer un argument d’après les Documents ? R. En montrant qu’il s’agit de quelque chose consigné dans les archives officielles et qui doit être tenu pour incontestable.

Comment composer un argument d’après le Serment ? R. En montrant que c’est un homme sérieux et honnête qui a confirmé par son serment la vérité de la chose en question.

Comment composer un argument d’après les Tortures ? R. En montrant que ce n’est qu’à l’aide de tortures que l’on a arraché à l’accusé ou à ses complices l’aveu du crime dont il s’agit.

Comment composer un argument d’après les Témoins ? R. En prouvant que de graves témoignages assurent la vérité de ce qui est avancé.

 

[...]

 

CHAPITRE 10

 EXEMPLES DES LIEUX EXTRINSÈQUES

 

ARTICLE 

Lieux des Préjugés [Praejudicia], de la Renommée et des Documents

 

Les Préjugés sont des jugements rendus lors d’un procès précédent, qui peuvent apporter quelque chose pour juger et décider l’affaire et la cause actuelles. En effet, si les jugements précédents ont été établis dans les règles, les jugements postérieurs doivent s’y conformer. Ainsi, Cicéron prouve qu’on doit retenir Archias à Rome et lui donner le droit de cité, s’il n’a pas été déjà inscrit au nombre des citoyens, parce que Tarente, Rhegium, Naples lui ont gracieusement conféré ce titre. Au contraire, il démontre que Catilina doit être banni de la cité, parce que, autrefois et souvent, de mauvais citoyens ont été exilés de la cité. < Première Catilinaire, § 3 : « Un illustre citoyen », etc. 

L’accusation soutenait contre Milon qu’il avait été déjà condamné par le Sénat, et aussi par Pompée. Soit deux pré-jugements, que Cicéron réfute sans attendre, parce qu’ils auraient pu nuire gravement à sa défense : Pour Milon, § 12 et 15. > Dans tout discours on doit veiller à détruire, si elle existe, dans l’esprit des auditeurs une opinion préconçue qui peut détourner leur attention, leur bienveillance et leur docilité.

< Cicéron utilise les pré-jugements dans son Pour Cluentius, § 55, 60, 97, 107. 

Quant à la renommée, il démontre le peu de foi à lui accorder dans le Pour Caelius, § 38 : « Mais on a tenu des discours. Eh ! qui peut échapper aux propos dans une ville aussi médisante ? » etc. > Ainsi, Cicéron, dans son discours pour Plancius < § 57 >, supplie les juges de ne pas s’en rapporter à ce qu’on dit. « Rien, dit-il, n’a si peu de fondement que la médisance. » < etc. > 

Le même orateur prouve, d’après des documents, qu’Archias est citoyen romain < § 8 >, et il les invoque contre Verrès. < Il utilise souvent contre Verrès les registres et actes publics des cités. Contre Verrès, IV, § 140Contre Verrès, V, § 101, et d’autres passages. On peut traiter les lois à propos des documents. Cicéron vante la nécessité et la place éminente des lois dans le Pour Cluentius, 146. Il les attaque dans le Pour Rabirius § 13 : « Et vous osez parler ici de la loi Porcia », etc. ; dans Sur sa maison, § 53, 47, 43 ; dans le Pour Milon, 10. > 

  

ARTICLE 

Exemples des lieux du Serment, des Tortures et des Témoins.

 

Cicéron montre admirablement dans son traité sur les devoirs, liv. III, § 111, combien la religion du serment est sacrée, et combien on doit lui être fidèle. « Nos ancêtres, dit-il, ont voulu qu’il n’y eût pas d’obligation plus sacrée que le serment pour donner confiance. » < etc. Il ôte toute créance au serment d’un témoin dans le Pour Rabirius Posthumus, § 36 : « Dès qu’un homme s’est parjuré une fois, on ne doit plus le croire, quand il jurerait par tous les dieux. » Il presse son adversaire avec le même argument dans le Pour Roscius le comédien, § 46 : « Celui qui a l’habitude du mensonge », etc. >

C’est dans les Partitions qu’il donne les préceptes relatifs aux tortures < § 50 > et l’on en trouve des exemples dans ses discours pour Sylla, pour Milon et pour Roscius. < Pour Sylla, § 78 : « L’accusateur nous menace d’interrogatoires et de tortures subies par les esclaves : nous pensons n’avoir rien à craindre de ce côté », etc. Pour Milon, § 57, § 59 : « Mais, dit-on, les esclaves interrogés dans le vestibule de la Liberté déposent contre Milon », etc. Pour Roscius d’Amérie, § 119 : « J’ai déjà dit qu’on leur a demandé à plusieurs reprises », etc. >

Le même orateur recommande d’invoquer l’autorité des témoins dans ses discours contre Verrès, et dans beaucoup d’autres discours. < Contre Caecilius, § 13 : « J’ai pour témoins les plus illustres personnages », etc. ; Contre Verrès, V, § 164 ; Contre Verrès, III, § 166. Pour Roscius le comédien, § 44 : « Est-ce Manilius et Luscius qu’il ne faut pas croire ? Est-ce ton entêtement ? » etc. Pour Archias, § 8 : « En effet, lequel de ces points, Gratius, peut-on infirmer ? Nierez-vous qu’Archias fût alors inscrit à Héraclée ? Voici Lucullus qui l’affirme ; Lucullus, personnage d’une haute considération, d’une vertu sévère et d’une probité religieuse. Il ne dit pas : je crois, j’ai ouï dire, j’étais présent ; mais je sais, j’ai vu, j’ai agi moi-même », etc. 

Il infirme des témoignages dans le Pour Roscius le comédien, § 9 et 42, Pour Quinctius, § 37 et 25. Dans le Pour Flaccus il traite ce lieu en s’étendant longuement, § 9, 90, 22, etc. Pour Caelius, 22, 63. Le témoignage même de Caton, c’est avec un ton plus calme et des détours plus longs qu’il le fragilise et l’affaiblit, Pour Muréna, § 58 : « En présence d’un tel adversaire je vous supplierai d’abord, juges, de vous défendre de l’impression », etc. > 

Les témoignages oraux et écrits de personnes sages, instruites et surtout les témoignages empruntés à l’antiquité ont une grande force pour persuader ; c’est pourquoi il faut les citer avec plus de pompe et d’importance que les autres. C’est ainsi que vous direz : « Je me rappelle ce mot célèbre de Platon qui nous avertit », etc. Ou bien : « Il me vient à l’esprit la réponse que fit Xénophon à quelqu’un qui lui demandait, etc. < et qui répondit… » Ou bien : « Dieu immortel ! sur quelle foule de grands hommes loués pour leur vertu et leur sagesse se porte mon regard, des hommes qui, quand il leur semblait », etc. « J’entends bien volontiers ce que Sénèque recommanda plusieurs fois à son Lucilius », etc. « Ce n’est pas sans un plaisir particulier que je me remets en mémoire cette formule de Cicéron… dont je sais parfaitement qu’elle te convaincra plus que ce que je pourrais dire moi-même. » « Je me réjouis de pouvoir produire comme témoin un homme remarquable qui réfute ce que tu dis avec une autorité plus grande que n’ont mes paroles. Saint Augustin dit, etc. » « Quel réconfort pour moi que cette maxime d’un homme si plein de sagesse », etc. « Cet homme exceptionnel ne parle pas avec moins de précision que de vérité quand il dit que », etc. « Jusqu’à quel point cela est contraire au droit, le prince des Philosophes nous l’apprend… » « Je suis sûr que vous vous rappelez ce qu’on lit chez… » « Je trouve admirable ce qu’a dit Socrate », etc. >

 

ARTICLE 

De l’usage des lieux oratoires

 

On ne peut mieux indiquer comme on tire un argument de tous les lieux oratoires qu’en donnant des exemples.

1. S’agit-il de faire l’éloge de l’éloquence ? Tirez d’abord un argument de la Définition du mot. Dites que c’est l’art de persuader l’auditeur, ou bien de l’amener à changer de volonté. Qu’y a-t-il de plus noble, de plus utile au genre humain ?

2. De l’Énumération des parties. L’éloquence forme l’intelligence des enfants, dompte les passions de la jeunesse, règle les conseils [consilia] de la vieillesse.

3. De l’Étymologie du nom. Vous expliquerez le mot Éloquence.

4. Du Genre. Autant les arts libéraux l’emportent sur les arts industriels, autant l’éloquence l’emporte sur les arts libéraux eux-mêmes.

5. De l’Espèce. Qu’y a-t-il de plus beau que de retenir suspendus à ses lèvres une foule d’auditeurs ? de dominer au forum, de combattre le vice du haut de la chaire sacrée ?

6. Du Semblable. Représentez-vous un général habile qui dispose avec prudence son armée, qui soutient avec courage l’attaque de l’ennemi, qui le presse, quand il le voit faiblir, qui l’écrase quand il est vaincu, terrassé. Tel est un grand orateur. Voyez comme il manie les armes de sa victorieuse éloquence, comme, etc.

7. Du Dissemblable. Qu’y a-t-il de plus étonnant qu’un enfant qui ne peut pas encore articuler des mots, qu’un aveugle ? etc.

8. Des Causes. Dieu est l’auteur de l’éloquence, il en est aussi la fin. Il est le bonheur qu’elle nous procure, soit qu’il nous vienne de l’admiration de la foule, ou de nous seul. Dieu est le sujet [materia] de l’éloquence, quel que soit celui que nous traitions dans un style élégant et fleuri. Il en est la beauté [forma] qui consiste dans un langage poli et une action qui nous charme.

9. Des Effets. Traiter les affaires les plus importantes, défendre l’innocence, réprimer les attentats des scélérats, tels sont les effets de l’éloquence.

10. Des Circonstances. Voyez cet orateur parlant du haut de la tribune ; tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres, il calme les furieux, console les affligés, réconcilie les ennemis, etc.

11. Des Contraires. Regardez, d’un autre côté, cette populace séditieuse. Si personne ne modère, par la parole, son impétuosité, à quels excès se livrera sa fureur qu’elle ne peut maîtriser ! etc.

12. Des Antécédents. Combien la terre était informe, affreuse à voir, avant que l’éloquence fît sortir les hommes des forêts pour les réunir dans les villes !

13. Des Conséquents. Supprimez le soleil de l’éloquence, que reste-t-il, si ce n’est une nuit presque cimmérienne ?

14. De la Comparaison. Si vous croyez qu’il ne faut pas négliger les arts utiles, combien moins ne doit-on pas négliger l’éloquence, qui est la reine des autres arts !

15. Vous rappellerez les nombreux Témoignages des sages.

Vous plaît-il de faire l’éloge de la sobriété ? Vous direz qu’elle est l’honneur de la jeunesse, la gardienne de la chasteté, la nourrice de la prudence, etc. Elle réprime les mouvements désordonnés de la jeunesse ; elle donne une bonne direction aux projets des hommes faits ; elle est la parure de la vieillesse. La sobriété est comme une citadelle où l’ennemi ne peut entrer. Qu’y a-t-il de plus honteux que l’intempérance ? Vous en ferez le tableau, à l’aide des circonstances où se produit l’ivresse, lorsque l’ivrogne, par exemple, sort du cabaret, etc. – Quant aux effets de la sobriété, vous direz qu’elle réprime les vices, éclaire l’intelligence, conserve toutes les vertus, et les protège. Vous citerez les exemples des saints qui ont pratiqué la sobriété ; vous confirmerez ces exemples, et vous leur donnerez du relief par une comparaison avec les anciens athlètes ; s’ils s’abstenaient des plaisirs qui affaiblissent les forces du corps, avec combien plus de soin un chrétien doit éviter ce qui diminue la force de son âme, et compromet son salut.