Joseph Victor Le Clerc, 1837 : Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes

Définition publiée par Corinne Denoyelle

Joseph-Victor Le Clerc, Nouvelle Rhétorique, extraite des meilleurs écrivains anciens et modernes, suivie d'Observations sur les matières de composition dans les classes de rhétorique, et d’une Série de Questions à l’usage de ceux qui se préparent aux Examens dans les Collèges royaux et à la Faculté des Lettres, Bruxelles, Société belge de librairie, etc., Hauman, Cattoir et comp°, 1837 (1ère éd. 1823), p. 118

Définition publiée par CD, le 10 février 2017

La réfutation consiste à détruire les moyens contraires aux nôtres. Elle demande beaucoup d’habileté et d’adresse, parce qu’il est plus difficile de [p. 119] guérir une blessure que de la faire; et, pour bien traiter cette partie, on a besoin d’une logique exercée. La réfutation se place quelquefois avant la confirmation, quand on s’aperçoit que l’adversaire a produit beaucoup d’effet, et que les preuves seraient mal reçues, si la prévention n’était dissipée. Souvent même on peut les faire marcher ensemble, et quelques rhéteurs, avec raison, n’en font point deux parties distinctes. « Vous ne pouvez, dit Cicéron (« De Orat., II, 81. Sed quia neque reprehendi quae contra dicuntur, possunt, nisi tua confirmes; neque haec confirmari, nisi illa reprehendas, idcirco haec et natura, et utilitate, et tractatione conjuncta sunt. »), ni détruire ce que l’on vous objecte sans appuyer ce qui prouve en votre faveur, ni établir vos moyens sans réfuter ceux de l’adversaire; ce sont deux choses jointes par leur nature, par leur but, et par l’usage que vous en faites. »

On réfute, soit en détruisant les principes sur lesquels l’adversaire a fondé ses preuves, soit en montrant que de bons principes il a tiré de fausses conséquences. S’il a prouvé autre chose que ce qui était en question, s’il a abusé de l’ambiguité des termes, s’il a tiré une conclusion absolue et sans restriction de ce qui n’était vrai que par accident ou à quelques égards; s’il a donné pour clair ce qui est douteux, pour avoué ce que nous lui contestons, pour propre à la cause ce qui n’est que vains discours et lieux communs; tous ces défauts seront aisément relevés par un habile dialecticien, qui [p. 120] joindra la finesse du coup d’oeil à l’habitude du raisonnement (« Etenim dicere bene nemo potest, nisi qui prudenter intelligit. Cic., Brut., c. 6. »).

Il est de l’adresse de l’orateur de présenter les objections de l’adversaire sous un tel point de vue, qu’elles paraissent ou frivoles, ou incroyables, ou contradictoires, ou étrangères à l’état de la question.

Dans la preuve, quand on veut faire valoir de faibles raisons, l’art est de les accumuler et de les présenter toutes ensemble, afin qu’elles se fortifient mutuellement. Dans la réfutation, au contraire, l’intérêt est de diviser ce qui n’est fort que par la réunion: les preuves ainsi séparées sont rendues à leur propre faiblesse. C’est alors un grand avantage pour celui qui réfute, que de mettre l’adversaire en contradiction avec lui-même.

Lorsqu’on a opposé des raisons solides aux objections les plus fortes, on peut quelques fois combattre les plus faibles par l’ironie. Mais l’orateur doit user en ce genre d’une grande sobriété. Le talent de la plaisanterie est très-rare; on doit craindre de tomber dans le bas ou le froid, et surtout d’offenser par un bon mot. Tout ce que dit l’honnête homme doit conserver la dignité de la vertu. L’ironie, maniée grossièrement ou mal à propos, est un trait qui revient contre celui qui l’a lancé.

« Nous avertirons l’orateur, dit Cicéron (Orat., c. 26), de n’employer la raillerie ni trop souvent, [p. 121] car il deviendrait un bouffon; ni au préjudice des moeurs, il dégénérerait en acteur de mimes; ni sans mesure, il paraîtrait méchant; ni contre le malheur, il serait cruel; ni contre le crime, il s’exposerait à exciter le rire au lieu de la haine; ni enfin sans consulter ce qu’il se doit à lui-même, ce qu’il doit aux juges, ou ce que les circonstances demandent; il manquerait aux convenances. Il évitera aussi ces bons mots préparés, médités longtemps, et qu’on apporte tout faits: la plupart sont froids et insipides. Qu’il respecte surtout l’amitié, la dignité, qu’il craigne de faire des blessures mortelles; que tous ses traits soient tournés contre l’ennemi; et encore ne doit-il pas attaquer toutes sortes d’adversaires, ni toujours, ni par tous les moyens. Qu’il ne manque jamais d’assaisonner ses railleries de ce sel fin et délicat qui est une des propriétés de l’atticisme. » Ces règles sont excellentes; mais trop souvent ceux qui ont le talent de la plaisanterie se croient assez forts pour avoir le droit de les oublier. Cicéron lui-même ne les a pas toujours suivies. Quoiqu’il témoigne peu d’estime pour le talent de faire rire (« De Orat., II, 60: risum, qui est, mea sententia, vel tenuissimus ingenii fructus. »), il faut convenir qu’il en a quelquefois abusé.

La raison, la vérité, l’évidence, voilà des armes bien plus puissantes, et qui assurent bien mieux la victoire. Il ne sera donc pas inutile, en traitant de la réfutation, de passer en revue les principales sources des mauvais raisonnements qu’on appelle [p. 122] sophismes ou paralogismes; ces observations, en les faisant connaître, aideront à en démêler les subtilités.

L’ignorance du sujet. C’est prouver contre son adversaire, ou ce qu’il ne nie point, ou ce qui est étranger à la question. Les exemples n’en sont que trop fréquents dans la conversation, dans les disputes, dans les mémoires judiciaires, où l’on s’efforce souvent de prouver ce qui n’a aucun rapport avec l’affaire débattue. La précaution à prendre contre ce sophisme, c’est de bien déterminer l’état de la question, en évitant l’équivoque dans les mots et dans le sens.

2. La pétition de principe. C’est répondre en termes différents la même chose que ce qui est en question. Molière fait demander à son Malade, qui aspire au doctorat, pourquoi l’opium fait dormir. Le candidat répond: c’est qu’il a une vertu dormitive. Celui qui demande pourquoi l’opium fait dormir, sait fort bien que l’opium a une vertu dormitive; mais il demande d’où vient cette vertu. Ces mots, vertu, propriété, faculté, ne lui apprennent rien.

Le cercle vicieux est une espèce de pétition de principe, lorsque, pour prouver une chose qui est en question, nous nous servons d’une autre chose dont la preuve dépend de celle-là même qui est en question. A ce sophisme on peut rapporter aussi tous les raisonnements où l’on prouve une chose inconnue par une autre qui est autant et même plus inconnue, ou une chose incertaine par une autre qui est d’une égale incertitude.

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3. Prendre pour cause ce qui n’est pas cause. L’ignorance, jointe à la vanité, rend cette façon de mal raisonner très commune. Sommes-nous témoins d’un effet dont nous ignorons la cause? au lieu d’avouer simplement notre faiblesse, au lieu de reconnaître les bornes des connaissances humaines, nous prenons pour cause de cet effet, ou ce qui est arrivé avant l’effet, ou ce qui arrive en même temps, sans y avoir aucun rapport. C’est ce qu’on appelle, post hoc, ergo propter hoc; ou bien, cum hoc, ergo propter hoc. Souvent, après l’apparition d’une comète, la terre souffre de quelque désastre; on voit arriver la peste, la famine, la mort d’un prince. Cette comète n’a aucune liaison physique avec ces malheurs; cependant le peuple regarde la comète comme la cause de l’événement: post hoc, ergo propter hoc. Si une femme joue heureusement pendant que quelqu’un est auprès d’elle, elle s’imagine que cette personne lui porte bonheur: cumhoc, ergo propter hoc.

Virgile fait entendre, d’après les idées poétiques, que c’est à l’étoile nommée Canicule qu’on doit les grandes chaleurs des jours nommés encore aujourd’hui caniculaires:

« Aut sirius ardor

Ille, sitim morbosque ferens mortalibus aegris,

Nascitur, et laevo contristat lumine coelum. »

(AEneid., X, 273).

Gassendi a prouvé l’erreur des poëtes.

 [p. 124] De tous les effets qu’on observe dans la nature, il n’y a presque jamais que les causes prochaines qui soient connues: les causes de ces causes n’étant que des notions confuses désignées par les noms vagues de qualités, de forces, de propriétés, de vertus. Nous savons que le ressort de la montre est la cause de son mouvement. Mais la cause du ressort, quelle est-elle? L’élasticité de l’acier. Et qu’est-ce que l’élasticité? La force qu’ont les corps de se rétablir dans leur premier état, dès qu’une force plus grande cesse de les fléchir ou de les comprimer. Et cette force de réaction, quelle est-elle? Plus de réponse en physique. Il en est ainsi de la pesanteur, de l’électricité, etc. Mais les causes qu’on imagine et qu’on donne pour véritables ne sont pas toujours des sophismes; car l’ignorance présomptueuse ne laisse pas souvent d’être de bonne foi. A quoi donc reconnaîtrez-vous un sophiste? A l’adresse, à l’astuce, avec laquelle il éludera une bonne raison; au tour leste, subtil et prompt, qu’il fera pour esquiver une objection solide; à l’éloquence de charlatan qu’il emploie à vous dérober le vice d’un faux argument; aux sophismes qu’il accumule pour en soutenir un dont on lui démontre l’erreur (Marmontel.).

4. Le dénombrement imparfait. Vous connaissez une ou plusieurs manières dont une chose se fait, et vous en concluez qu’elle ne se peut faire de ces manières, tandis qu’il y en a quelque autre qui, pour [p. 125] être ignorée de vous, n’en est pas moins la véritable. Vous faites encore ce mauvais raisonnement lorsque vous tirez une conséquence générale d’une induction défectueuse: les Français sont blancs, les Anglais sont blancs, les Italiens et les Allemands sont blancs; donc tous les hommes sont blancs. La conséquence ne serait pas juste; c’est que le dénombrement ne serait pas exact: dans la Guinée les hommes sont noirs.

Celui-là ferait un sophisme de l’espèce dont nous parlons, qui, pour prouver que l’homme ne saurait être heureux, oublierait de compter au nombre des moyens de l’être, la modération dans les désirs, la paix de l’âme, la sagesse, et qui ne parlerait que des plaisirs des sens et que des biens d’opinion.

5. Juger d’une chose par des faits accidentels. On raisonne ainsi lorsqu’on tire une conclusion absolue, simple et sans restriction, de ce qui n’est vrai que par accident: c’est ce que font ceux qui blâment les sciences et les arts, à cause des abus qui trop souvent les accompagnent. Quelques médecins font des fautes; donc il faut blâmer la médecine: est-ce bien raisonner? Ce sophisme est appelé dans l’école fallacia accidentis.

« Un fait isolé, rare et sans conséquence, donné comme constant; un abus passager et particulier, pris pour l’état des choses habituel et général, voilà le grand moyen des révolutions », a dit un sage observateur des fourberies politiques. En effet, rien de plus facile, et de plus anciennement pratiqué par les chefs des séditions populaires.

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6. Passer de ce qui est vrai à quelque égard à ce qui est vrai absolument. Les Épicuriens voulaient prouver que les dieux avaient la forme humaine, parce qu’il n’y en a point de plus belle (De Nat. Deor., I, 18). c’était un sophisme; car cette supériorité, n’est pas absolue, mais relative.

7. Passer du sens divisé au sens composé, et réciproquement. Ce sophisme, comme le suivant, consiste dans les mots. Nous lisons dans l’Évangile: Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, etc. C’est qu’ici par les aveugles, on entend ceux qui étaient aveugles. Il en est de même dans ce vers de La Motte, le seul qu’on ait retenu de son poëme des Apôtres:

Le muet parle au sourd étonné de l’entendre.

Voilà le sens divisé. Au contraire, dans cette proposition, les aveugles ne voient point, il est évident qu’on veut parler des aveugles en tant qu’aveugles: voilà le sens composé. Il y a des propositions qui ne sont vraies que dans ce dernier sens. Un homme qui pleure ne peut pas rire: il ne peut pas rire dans le temps même qu’il pleure, quoiqu’il puisse rire après avoir pleuré. Le sophisme a lieu quand on passe de l’un de ces sens à l’autre. La manière de réfuter ces sortes de sophismes, c’est d’y répondre en divisant ce qu’a réuni l’adversaire, et en réunissant ce qu’il a divisé.

8. Abuser de l’ambiguité des mots. On peut rapporter à cette espèce de sophisme tous les syllogismes vicieux. C’est abuser des mots que de passer [p. 127] du sens collectif au sens distributif, ou réciproquement, et de dire, par exemple: L’homme pense; or, l’homme est composé de corps et d’âme; donc le corps et l’âme pensent; car il suffit, pour attribuer en général la pensée à l’homme, qu’il pense selon l’une de ses parties; mais il ne s’ensuit nullement qu’il pense selon l’autre, etc. Le piége d’un raisonnement captieux peut également se cacher dans les prémisses ou dans la conclusion; et c’est pour l’y apercevoir distinctement, et comme d’un coup d’oeil, que sont faites les règles du syllogisme.

Sans nous étendre davantage sur ces principes (Extraits en partie de la Logique de Port-Royal.), nécessaires à l’orateur comme au dialecticien, ni décrire tous les sophismes d’amour-propre, d’intérêt, de passion, de chicane ou de flatterie, nous finirons par un beau modèle de la réfutation oratoire. Démosthène, dans le fameux procès de la Couronne, écrase ainsi Eschine, son rival, sous le poids de ses réponses (Trad. par La Harpe. On reconnaît ici toutes les grandes qualités que Denys d’Halicarnasse admire dans l’orateur d’Athènes: ***.): « Malheureux, si c’est le désastre public qui te donne de l’audace, quand tu devrais en gémir avec nous, essaie donc de faire voir dans ce qui a dépendu de moi, quelque chose [p. 128] qui ait contribué à notre malheur, ou qui n’ait pas dû le prévenir. Partout où j’ai été en ambassade, les envoyés de Philippe ont-ils eu quelque avantage sur moi? Non, jamais; non, nulle part, ni dans la Thessalie, ni dans la Thrace, ni dans Byzance, ni dans Thèbes, ni dans l’Illyrie. Mais ce que j’avais fait par la parole, Philippe le détruisait par la force; et tu t’en prends à moi! et tu ne rougis pas de m’en demander compte! Ce même Démosthène, dont tu fais un homme si faible, tu veux qu’il l’emporte sur les armées de Philippe, et avec quoi? avec la parole. Car il n’y avait que la parole qui fût à moi: je ne disposais ni des bras ni de la fortune, je n’avais aucun commandement militaire; et il n’y a que toi d’assez insensé pour m’en demander raison. Mais que pouvait, que devait faire l’orateur d’Athènes? Voir le mal dans sa naissance, le faire voir aux autres, et c’est ce que j’ai fait; prévenir, autant qu’il était possible, les retards, les faux prétextes, les oppositions d’intérêts, les méprises, les fautes, les obstacles de toute espèce, trop ordinaires entre les républiques alliées et jalouses, et c’est ce que j’ai fait; opposer à toutes ces difficultés le zèle, l’empressement, l’amour du devoir, l’amitié, la concorde, et c’est ce que j’ai fait. Sur aucun de ces points, je défie qui que ce soit de me trouver en défaut; et si l’on me demande comment Philippe l’a emporté, tout le monde répondra pour moi: Par ses armes qui ont tout envahi, par son or qui a tout corrompu. Il n’était pas en moi de combattre [p. 129] ni l’un ni l’autre; je n’avais ni trésors, ni soldats. Mais pour ce qui est de moi, j’ose le dire, j’ai vaincu Philippe; et comment? En refusant ses largesses, en résistant à la corruption. Quand un homme s’est laissé acheter, l’acheteur peut dire qu’il a triomphé de lui; mais celui qui demeure incorruptible peut dire qu’il a triomphé du corrupteur. Ainsi donc, autant qu’il a dépendu de Démosthène, Athènes a été victorieuse Athènes a été invincible. »

Vous trouverez aussi un modèle de réfutation dans la première partie de la seconde Philippique de Cicéron. L’endroit surtout où il se défend d’avoir été complice de la mort de César, est admirable. Les récits animés, les raisonnements solides, l’adresse à tourner l’accusation contre l’accusateur, la force, la vivacité, le pathétique, enfin tous les moyens de l’éloquence y semblent réunis pour venger l’orateur attaqué, et lui donner la victoire.