Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 1, p. 53-57.

< Manchette : Ce qui est vrai du genre, est vrai de l'espéce.>

Ce qui convient au genre, convient à l'espéce. De ce que le vice est digne de mépris & de haine, on conclura bien que l'avarice mérite d'être haïe & méprisée. Mais on ne peut pas conclure de l'espéce au genre. L'avarice consiste à accumuler l'or & l'argent sans en faire d'usage. Or c'est ce que l'on ne peut pas dire du vice en général, dont une des branches est la dissipation & la prodigalité.Il faut que l'Orateur ait ces principes dans l'esprit : & si, par exemple, le genre lui donne gain de cause, il doit ramener l'espéce particuliére qu'il traite à la thése générale, parce que ce qui est vrai de genre est vrai de l'espéce. Une cause qui a fait un grand éclat il y a déjà quelques années, celle du legs fait par le Marquis de Béon à une Demoiselle avec laquelle il avoit eu des liaisons plus que suspectes, étoit dans une espéce singuliére. Cette personne avoit tellement sçû mêler, dans son commerce avec le Marquis, le langage de la dévotion avec la galanterie, qu'elle croyoit pouvoir réussir à faire regarder le legs comme la récompense des soins qu'elle avoit pris pour la conversion & le salut du testateur. L'Avocat qui plaidoit contre elle, c'étoit M. Cochin, commence par établir la maxime générale sur les legs qui récompensent la débauche. « La sainteté du mariage profanée, dit-il <T. I. p. 402>, par un commerce scandaleux, demande vengeance d'une disposition qui est la récompense du crime, & qui enrichit des dépouilles d'une famille qu'elle a déshonorée, celle qui a été l'instrument fatal de tant de désordres. » L'espéce particuliére de la cause est présentée ici sous une vûe générale, à l'évidence de laquelle personne ne peut se refuser. Il nes'agit plus que de prouver le fait, & de montrer que le legs fait à la Dlle contre laquelle parloit l'Avocat, est dans le cas des legs faits en récompense du crime. Alors la cause est plaidée, & le legs doit être proscrit.

< Manchette : Pour établir ou détruire le genre par les espéces, il faut que le raisonnement les embrasse toutes.>

Si au contraire c'est la thése générale que vous entreprenez de prouver par ses espéces, il faut vous souvenir que ce qui peut être affirmé ou nié de l'espéce, ne peut pas toujours l'être du genre ; & que ce n'est que la collection des espéces qui, étant égale au genre, met en droit de tirer une induction générale. Despréaux dans sa huitiéme Satyre pose en thése ce paradoxe ;


« De tous les animaux qui s'élévent dans l'air,
Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer,
De Paris au Pérou, du Japon jusqu'à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme. »

C'est, comme l'on voit aisément, le dogme Stoïque, Que tout vice est folie & sottise, ou, selon l'expression de Rousseau, est issu d'ânerie. Car ce ne peut être que par ses vices que l'homme devienne le plus sot des animaux. Cette proposition peut se prouver par des raisonnemens abstraits fondés sur la nature du vice, qui emporte avec soi l'idée de folie. Mais cette maniére est philosophique. Le Poëte trouve bien mieux son compte à considérer les différentes espéces de vices & de passions, & à en faire des descriptions qui, en les convainquant toutes de folie, en convainquent le vice en général. Aussi est-ce le parti que prend Despréaux, & il annonce son plan par ces vers :

« Ce roi des animaux combien a-t-il de rois ?
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine,
Tiennent comme un forçat son esprit à la chaîne. »

 

Il passe ensuite en revue ces passions qu'il vient de nommer, & quelques autres, & met en évidence la folie que chacune renferme en elle-même. Après quoi il conclut par la proposition qui a été mise en tête de la piéce, faisant dire à l'âne :

« Ma foi, non plus que nous l'homme n'est qu'une bête. »

De même, si l'on veut détruire le genre, il faut ôter toutes les espéces. Pour vous être délivré d'un vice, peut-on dire, Ne prétendez pas n'être plus vicieux ? On est toujours dans les liens du vice, tant que l'on n'a pas secoué le joug de toutes les passions.