Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 1, p. 74-78.

Les Circonstances.

< Manchette : Détermination de l'idée que l'on attache ici au mot ‘circonstances’.>

 

Je comprends sous ce nom ce qui précéde la chose, & ce qui la suit, aussi bien que ce qui l’accompagne, parce que toutes ces idées sont liées, se prêtent un mutuel appui, & sont communément traitées ensemble.

 

J’avertis aussi que ce que j’appelle ici circonstances se prend dans une latitude morale, & peut rentrer en partie dans quelqu’une des considérations exposées précédemment. Les Rhéteurs ont renfermé les circonstances d’accompagnement dans un vers technique latin, qui exprime la personne, la nature de la chose, les motifs, les facilités, la maniére, de l’exécution, le tems, & le lieu. Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando.

 

< Manchette : Usage qu'en fait l'Eloquence.>

 

Supposons, par éxemple, qu’il s’agisse d’un meurtre. On peut le prouver, par les témoignages de haine & les menaces de vengeance, qui ont précédé ; par le caractére de l’accusé, homme féroce & violent ; par la considération de l’action en elle-même, conforme à son caractére ; par les facilités qu’il a eues pour l’exécution ; par les motifs qui l’y ont porté ; par les circonstances du tems & du lieu, qui lui ont été favorables ; enfin par les avantageuses conséquences qui en ont résulté pour lui, ou qu’il en espéroit. Il est clair que pour détruire l’accusation on peut employer les mêmes vûes, mais prises en sens contraire.

 

Il faut encore remarquer que les circonstances, qui précédent, accompagnent, & suivent, peuvent être de deux espéces, & appartenir à la chose, ou par une nécessité absolue, ou par une liaison simplement probable. Les premiéres sont plus du ressort des ouvrages philosophiques, & les autres, des discours oratoires, qui roulent communément sur les événemens de la vie humaine, susceptibles seulement d’une probabilité morale, & non d’une entiére évidence. 

 

Tout ce que je viens de dire se conçoit très-aisément, & est d’une pratique si commune qu’il n’est pas besoin d’en chercher des éxemples. Ils se présentent à l’ouverture de tout livre où il s’agit de raisonnement & de preuve sur les faits & sur les personnes. Je n’en citerai qu’un seul, tiré de Pascal <Quatorziéme lettre au Prov.> : encore aurai-je soin de l’abréger. Cet Ecrivain veut faire sentir d’une part le respect que les Loix & les Tribunaux témoignent pour la vie des hommes, & de l’autre la témérité atroce avec laquelle en disposent ceux qui permettent de tuer pour éviter ou venger un soufflet, & même une injure plus légére. Il prouve sa premiére partie, en rassemblant toutes les circonstances d’un jugement de mort prononcé dans nos Tribunaux. Il remarque qu’il n’est permis par nos Loix à aucun particulier de demander la mort du coupable, mais seulement au Magistrat qui fait les fonctions de partie publique ; que ce Magistrat accusateur ne juge point ; que les Juges doivent être au nombre de sept ; qu’il faut qu’aucun d’eux n’ait été offensé par le criminel ; que ce sont les heures de la matinée qui sont destinées à cette importante & terrible fonction ; que leurs jugemens sont assujettis à des formalités prescrites, & à la déposition des témoins ; qu’en abandonnant le corps au supplice, les Juges prennent soin de l’ame du criminel, & lui procurent les secours de la Religion ; & qu’enfin malgré toutes ces circonstances si pures & si saintes, l’Eglise n’admet point au nombre de ses Ministres ceux qui prennent part aux Arrêts de mort. Toutes ces considérations sont ensuite reprises dans la seconde partie, pour exciter l’indignation & l’horreur contre les décisions sanguinaires de ceux qui livrent la vie de l’offenseur à la discrétion de l’offensé. « Dans (ces) nouvelles loix il n’y a qu’un Juge : & ce Juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le Juge, la partie, & le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l’ordonne, il l’exécute sur le champ, & sans respect ni du corps ni de l’ame de son frére, il tue & damne celui pour lequel Jesus-Christ est mort : & tout cela pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un Juge, qui a l’autorité légitime, seroit criminel d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parce que les loix sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité, & contre les loix, quoique l’on soit Religieux & même Prêtre. » Il est aisé de sentir quelle force donne à la répréhension l’amas de toutes ces circonstances réunies sous un seul point de vûe.