Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 1, p. 98-101.

L'Apologue 

Un autre genre de fables, les apologues moraux sembleroient pouvoir plutôt être employés par l’Orateur. Le jeu n’y est qu’apparent, & il ne sert que d’introduction à quelque vérité sérieuse & solide. Ils sont donc capables d’être allégués en confirmation de maximes importantes, dont le discours à besoin. Tout le monde sait que la fable des membres & de l’estomac fut racontée par Ménénius Agrippa à une multitude séditieuse, à qui il falloit faire comprendre combien le Sénat lui étoit utile & nécessaire pour la gouverner & la rendre heureuse. Mais le badinage, qui dans l’Apologue accompagne de nécessité la vérité morale, & qui la met à la portée des enfans & des esprits grossiers, conviendroit peu à un auditoire grave & composé de gens instruits. Ainsi l’on doit poser pour régle, que l’Apologue n’est point à l’usage de l’Orateur, si ce n’est peut-être dans quelques cas très-rares, tels que celui où se trouva le Romain dont nous venons de parler, & encore celui dans lequel Démosthène s’en servit pour reveiller l’attention d’un peuple volage, qui ne l’écoutoit pas. Le trait est connu : mais on ne sera pas, je crois, fâché de le retrouver ici, conté de la façon de la Fontaine <L. VIII. Fable 4>. L’Orateur, comme je l’ai dit, parlant des affaires les plus intéressantes pour le salut public, & employant les figures les plus véhémentes pour émouvoir son auditoire, voyoit que personne ne lui prêtoit l’oreille. c’est ce que la Fontaine peint d’abord au naturel. Puis il ajoute :



« Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour
Avec l’Anguille & l’Hirondelle.
Un fleuve les arrête, & l’Anguille en nageant,
Comme l’Hirondelle en volant, 
Le traversa bientôt. L’assemblée à l’instant
Cria tout d’une voix, Et Cérès que fit-elle ?
Ce qu’elle fit
 ! Un prompt courroux
L’anima d’abord contre vous.
Quoi ! de contes d’enfans son peuple s’embarasse ?
Et du péril qui le menace
Lui seul, entre les Grecs, il néglige l’effet ?
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?
A ce reproche l’assemblée,
Par l’Apologue réveillée,
Se donne entiére à l’Orateur.
Un trait de Fable en eut l’honneur. »



Ce fait, s’il est véritable, prouve beaucoup en faveur de l’Apologue. Mais Démosthéne parloit à une multitude, Suivant nos usages, le discours de l’Orateur ne s’adresse au peuple que dans les sermons, dont la gravité sainte rejette toute fiction & tout badinage. Ainsi dans les sermons leur matiére, & dans les autres discours oratoires la considération des auditeurs, ne permettent point de conter des fables d’Esope. Répétons ici ce que nous disions tout-à-l’heure de la Mythologie. Une allusion courte & ingénieuse à quelque Apologue connu, peut quelquefois dans les Harangues Académiques, & même dans les Plaidoyers, égayer le sujet,  & faire un effet agréable. Encore l’usage n’en doit-il pas être fréquent.