Jean-Baptiste Crevier, 1765 : Rhétorique française

Définition publiée par Léonie Gémond

Jean-Baptiste Crevier, Rhétorique française (1765), Paris, Saillant, 1767, 2 tomes, t. 1, p. 103-120.

Pour la louange des personnes.

Supposons donc que nous ayons à louer un grand homme : nous pouvons le considérer par rapport à sa naissance, soit qu’il en ait soutenu l’éclat, ou que, si elle est obscure, il en ait vaincu & illustré la bassesse ; par rapport à sa patrie, sous les mêmes regards ; par rapport aux biens de la fortune, s’il a noblement usé de son opulence, ou s’il a supporté avec courage la disette & la pauvreté ; par rapport à son esprit étendu & élevé, dont il a sçu faire un bon usage ; par rapport aux belles actions qu’il a faites, aux charges & emplois qu’il a dignement remplis ; aux victoires qu’il a remportées, si c’est un guerrier ; aux négociations qu’il a utilement conduites, si c’est un ministre ; à la sagesse de son gouvernement, si c’est un souverain. Si c’est un savant, on parlera de la variété & de la richesse de ses connoissances. Si celui que vous louez n’est plus, vous releverez ce que sa mort a eu de remarquable : si elle a été glorieuse & tragique, comme celle de M. de Turenne ; pieuse & chrétienne, comme celle du grand Condé. Vous ferez usage aussi de ce que ses funérailles ont pû avoir d’intéressant. Tout cela se comprend aisément, & n’a pas besoin d’explication. Je vais seulement donner un éxemple du parti qu’un grand Maître a sçu tirer des funérailles, qui sont entre tous les objets que je viens de parcourir, celui qui prête le moins à l’Eloquence. Il faut se souvenir qu’une Oraison funébre, suivant nos loix, est un discours chrétien, & que l’Orateur ne doit pas y être tellement occupé de son héros, qu’il ne rapporte ce qu’il en dit à la gloire de Dieu & à l’instruction de ses auditeurs. Voici donc de quelle maniere M. Bossuet s’explique sur la pompe des obséques du Prince de Condé.

« Venez, Peuples, venez maintenant, mais venez plutôt, Princes & Seigneurs, & vous qui jugez la terre, & vous qui ouvrez aux hommes les portes du Ciel, & vous plus que tous les autres, Princes & Princesses, nobles rejettons de tant de Rois, lumiéres de la France, mais aujourd’hui obscurcies & couvertes de votre douleur comme d’un nuage : venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jettez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence & la piété pour honorer un héros : des titres ; des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus ; des figures, qui semblent pleurer autour d’un tombeau, & les fragiles images d’une douleur que le tems emporte avec tout le reste ; des colonnes, qui semblent vouloir porter jusqu’au Ciel le magnifique témoignage de notre néant : & rien enfin ne manque à tous ces honneurs que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces foibles restes de la vie humaine : pleurez sur cette triste immortalité, que nous donnons aux héros. »

Exemple de la louange des choses.

Une Mercuriale de M. d’Aguesseau nous fournira un bel éxemple de la louange en même tems & du blâme des choses. C’est un grand présent fait à l’Eloquence françoise, que la publication des discours de cet incomparable Magistrat, & la Nation ne peut témoigner trop vivement sa reconnoissance aux soins des dignes fils (a), qui enrichissent le public de trésors jusqu’ici retenus dans le secret, en même tems qu’ils étendent la gloire de leur illustre pére.

 

<N.d.A. (a) Dans le temsj’écrivois ceci, M d’Aguesseau l’aîné, Conseiller d’Etat, vivoit encore. Aujourd’hui la doctrine & la vertu sont réduites à le pleurer. Son illustre frére continue le travail commencé.>

 

La Mercuriale dont je parle est intitulée De l'Esprit et de la Science, & elle a pour objet de louer la Science, & de blâmer l’abus de l’esprit, pour faire sentir le besoin qu’a l’esprit naturel du secours de la science.

L’Orateur commence par définir le genre d’esprit qu’il attaque. « Qu’est-ce que cet esprit, dit-il<p. 109>, dont tant de jeunes Magistrats se flattent vainement ? Penser peu, parler de tout, ne douter de rien ; n’habiter que les dehors de son ame, & ne cultiver que la superficie de son esprit ; s’exprimer heureusement ; avoir un tour d’imagination agréable, une conversation légére & délicate, & savoir plaire sans savoir se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d’une conception prompte, & se croire par-là au-dessus de la réflexion ; voler d’objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, & ne donner jamais aux fruits le tems de parvenir à leur maturité : c’est une foible peinture de ce qu’il a plû à notre siécle d’honorer du nom d’esprit. » De tels esprits méprisent la science : & c’est par cette observation que le Magistrat entre dans son sujet ; & après avoir écarté l’idée d’une science qui seroit peu estimable, & donné les caractéres de celle qu’il prétend louer, il expose quatre avantages de la vraie science : elle éclaire l’esprit, elle l’étend & l’enrichit, elle fixe l’incertitude de nos jugemens, elle nous donne en peu de tems l’expérience de plusieurs siécles.

Les descriptions de ces avantages sont toujours accompagnées de quelques traits de répréhension contre ceux qui les négligent. Mais dans la seconde partie du discours l’Orateur déploie toute la sévérité de la censure, contre les vices qui naissent de l’esprit destitué de science. Il marque en particulier l’ignorance d’une grande portion de ce qui est essentiel à la profession de la Magistrature, c’est-à-dire, de tout le droit positif ; la témérité, & conséquemment l’inconstance dans les décisions ; l’embarras & l’irrésolution d’un esprit flottant dans l’incertitude faute de lumiéres. Mais il insiste en finissant sur un audacieux Pyrrhonisme, qui révoque en doute tout ce qui est regardé communément comme certain & indubitable : & ici il s’appuie du témoignage des anciens Magistrats. « Vous le savez, dit-il <p. 116>, vous qui êtes nés dans des tems plus heureux, & qui avez blanchi sous la pourpre ; vous le savez, & nous vous l’entendons dire souvent : il n’est presque plus de maxime certaine ; les vérités les plus évidentes ont besoin de confirmation ; une ignorance orgueilleuse demande hardiment la preuve des premiers principes. Un jeune Magistrat veut obliger les anciens Sénateurs à lui rendre compte de la foi de leurs péres, & remet en question des décisions consacrées par le consentement unanime de tous les hommes. »

Une péroraison douce, touchante, & tirée de la chose même, termine cet excellent discours. J’en détacherai deux traits, dont l’un la commence & l’autre la finit. « Heureux donc le Magistrat, qui désabusé de l’éclat de ses talens, instruit de l’étendue de ses devoirs, étonné des tristes effets du mépris de la science, donne à notre siécle l’utile & le nécessaire éxemple d’un grand génie qui connoît sa foiblesse, & qui se défie de lui-même <p. 117> !... Heureux enfin celui qui ne séparant point ce qui doit être indivisible, tend à la sagesse par la science, & à la justice par la vérité ! » <p. 118>

Je crois que l’analyse d’une semblable piéce vaut mieux que tous les préceptes, ou, si l’on veut, elle est elle-même un précepte très lumineux.

Il est plus difficile de louer que de blâmer.

Je crois observer que des deux parties qui constituent le genre démonstratif, louer & blâmer, la premiére est sans comparaison la plus difficile. Celui qui blâme satisfait sa malignité, & flatte celle de ses auditeurs. Nous aimons tous à blâmer & à rabaisser, parce qu’en rendant les autres petits, nous nous faisons grands à nos yeux. Il n’en est pas ainsi de la louange. Elle coute à l’amour propre de celui qui loue ; & dans ceux qui écoutent, elle trouve à vaincre l’intérêt de leur orgueil. Que ceux donc qui réussissent dans la satyre, ne s’applaudissent pas d’un succès, que le genre rend par lui-même trop aisé. Louer bien, c’est le chef-d’œuvre de l’Art, parce que rien en Eloquence n’est plus difficile.

Aussi les éloges fins, délicats, adroitement amenés, & masqués sous une enveloppe qui les cache à demi, se comptent dans les Auteurs, & ceux qui portent ce caractére ont fait une impression, qui ne permet à personne de les oublier. Tout le monde connoît l’éloge admirable de Louis XIV dans le récit de la Mollesse au second chant du Lutrin, où les louanges sont déguisées en reproches, & prennent le ton de plainte & d’indignation. A ce premier éxemple, si beau, si éclatant, je crois pouvoir joindre l’éloge du même Roi par le P. Massillon dans l’exorde de son sermon pour le jour de la Toussaint. La louange dans ce second éxemple n’est point déguisée en censure, mais elle est cachée sous le voile de l’instruction, qui convient au ministére qu’exerçoit l’Orateur. Elle est tirée entiérement des Béatitudes de l’Evangile, que le Prédicateur applique si heureusement au Prince, qu’en semblant ne faire autre chose que commenter son texte, il trace un portrait accompli de celui qu’il veut louer. Comme ce morceau est moins connu que celui du Poëte, par la raison que des sermons sont moins lûs que de beaux vers, je vais le transcrire ici tout entier.

L’Orateur commence son discours par ces paroles de l’Evangile, Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés : après quoi adressant la parole au Roi, il continue ainsi : « Si le monde parloit ici à la place de Jesus-Christ, sans doute il ne tiendroit pas à V. M. le même langage. Heureux le Prince, vous diroit-il, qui n’a jamais combattu que pour vaincre ; qui n’a vû tant de Princes ligués contre lui, que pour leur donner une paix plus glorieuse ; & qui a toujours été plus grand ou que le péril ou que la victoire. Heureux le Prince, qui durant le cours d’un régne long & florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l’amour de ses peuples, de l’estime de ses ennemis, de l’admiration de l’univers, de l’avantage de ses conquêtes, de la magnificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses loix, de l’espérance auguste d’une nombreuse postérité, & qui n’a plus rien à désirer que de conserver long-tems ce qu’il posséde. » L’éloge jusqu’ici n’est que présenté adroitement, & tourné d’un maniére indirecte. Le voici qui va se confondre avec l’instruction évangélique.

« Ainsi parleroit le monde, continue l’Orateur. Mais, Sire, Jesus-Christ ne parle pas comme le monde. Heureux, vous dit-il, non celui qui fait l’admiration de son siécle, mais celui qui fait sa principale occupation du siécle avenir, & qui vit dans le mépris de soi-même, & de tout ce qui passe, parce que le Royaume du Ciel est à lui. Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum Cœlorum. Heureux, non celui dont l’histoire va immortaliser le régne & les actions dans le souvenir des hommes, mais celui dont les larmes auront effacé l’histoire de ses péchés du souvenir de Dieu même, parce qu’il sera éternellement consolé. Beati qui lugent quoniam ipsi consolabuntur. Heureux, non celui qui aura étendu par de nouvelles conquêtes les bornes de son Empire : mais celui qui aura sçu renfermer ses désirs & ses passions dans les bornes de la loi de Dieu ; parce qu’il possédera une terre plus durable que l’empire de l’univers. Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terram. Heureux, non celui qui élevé par la voix des peuples au-dessus de tous les Princes qui l’ont précédé, jouit à loisir de sa grandeur & de sa gloire : mais celui qui ne trouvant rien sur le trône même digne de son amour, ne cherche de parfait bonheur ici bas que dans la vertu & dans la justice, parce qu’il sera rassasié. Beati qui esuriunt & sitiunt justitiam, quoniam ipsi saturabuntur. Heureux celui, non à qui les hommes ont donné les titres glorieux de grand & d’invincible : mais celui à qui les malheureux donneront devant JESUS-CHRIST les titres de pére & de miséricordieux, parce qu’il sera traité avec miséricorde. Beati misericordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur. Heureux enfin, non celui qui toujours arbitre de la destinée de ses ennemis, a donné plus d’une fois la paix à la terre : mais celui qui a pû se la donner à soi-même, & bannir de son cœur les vices & les affections déréglées, qui en altérent la tranquillité, parce qu’il sera appellé enfant de Dieu. Beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur. Voilà, Sire, ceux que Jesus Christ appelle heureux ; & l’Evangile ne connoît point d’autre bonheur sur la terre, que la vertu & l’innocence. »

Ce morceau est long : mais son mérite doit le faire paroître court. J’y trouve tout. Outre le tour adroit, qui lui donne de la finesse, l’éloge coule naturellement des paroles mêmes de l’Evangile. Il embrasse les principaux devoirs de la Royauté. Enfin la vérité y est respectée, & l’Orateur Chrétien ne dissimule point au Prince à qui il parle, les sujets que sa jeunesse lui avoit donnés de pleurer & de gémir devant Dieu. Je voudrois qu’il n’eût point fait mention de la magnificence de ses ouvrages, c’est-à-dire de ses bâtimens. Encore met-il ce trait dans la bouche du monde : & par là il le rend plus tolérable.

 

L'Orateur en louant, doit respecter la vérité.

 

Ce dernier caractére, respecter la vérité, est le plus précieux sans doute, & en même tems le plus difficile peut-être à garder dans les éloges que l’on donne aux Princes & aux Grands. L’Orateur doit s’en faire une loi inviolable. « Il faut se souvenir, dit M. Rollin <Traité des Etudes, T. IV. Devoirs des Regens>, que cet hommage (celui des louanges) n’est dû qu’à la vertu & au mérite ; & que quand il n’est point fondé sur la vérité, il dégénére en une honteuse adulation, qui deshonore également, & celui qui prodigue les louanges, & celui qui les reçoit. Il ne faut donc jamais louer que ce qui est véritablement louable ; & ne le faire même qu’avec modération & retenue, en évitant ces exagérations outrées, qui ne servent qu’à rendre douteux ce que l’on dit. »

 

Il doit éviter les exagérations.

 

Quelquefois celui qui loue se laisse aller à l’exagération par un autre principe. Il ment de bonne foi, non par esprit de flatterie, mais par amour de son ouvrage & de la matiére qu’il traite. Il s’en remplit, il l’identifie avec lui-même : & cet enthousiasme produit en lui une espéce d’ivresse, qui l’emporte au-delà des justes bornes : le guerrier qu’il loue, est le plus grand des héros : le Saint dont il fait le panégyrique, est le plus éminent en sainteté des habitans du Ciel : le sujet dont il a entrepris de faire valoir l’importance, est le plus riche, le plus étendu, le plus essentiel qu’il soit possible de concevoir. Ce vice, effet de la séduction de l’amour propre, est très-commun parmi les harangueurs d’un médiocre mérite. Il arrive même à de vrais Orateurs de ne s’en pas garantir assez soigneusement. Le bon sens & la raison doivent le corriger. Un remede non moins efficace, est le ridicule qu’il attire. Il a fait naître l’expression proverbiale, le Saint du jour.

Les observations que nous venons de faire ont leur application à toutes les espéces de discours dans le genre de louange.

Remarques particuliéres sur les Discours chrétiens dans le genre démonstratif.

Les plus éclatantes de ces actions parmi nous, sont les panégyriques des Saints & les Oraisons funébres. Notre usage les a assujetties à la  méthode qui se pratique dans1es sermons, & qui consiste à partager sa maniére en deux ou trois principaux points de vûe, qui l’embrassent toute entiére, & sous chacun desquels on traite les détails qui s’y rapportent. Ainsi M. Bossuet distribue l’éloge de la Reine d’Angleterre Henriette-Marie de France, en deux parties, le bon usage des prospérités, le bon usage des disgraces : & de même l’oraison funébre du grand Condé par le même Orateur, montre dans le Prince les qualités du cœur, les qualités de l’esprit, consacrées par la piété. Cette distribution du sujet, suivant l’ordre des choses, ne soustrait pas entiérement l’Orateur à la loi de1’ordre des tems. Il faut bien qu’il commence par la naissance, et finisse par la mort. Il faut que les événemens mémorables de la vie du Saint ou du héros, ne soient point transposés de maniére à se confondre. De cette combinaison il résulte une difficulté pour l’Orateur par rapport à l’arrangement de sa matiére. Il est obligé, pour former les différentes parties de son discours, de choisir des idées qui s’accomodent avec la nature des événemens pris suivant l’ordre des dates. Mais cette maniére est aussi plus ingénieuse, & elle est en même tems plus agréable à l’auditeur, qu’elle aide à rappeller à certains chefs en petit nombre toute la suite d’une longue vie, & à retenir plus aisément tout ce qu’il a entendu.

Sur les éloges académiques.

 

Les éloges Académiques ne s’astreignent point à cette loi. On les qualifie historiques, & ils le sont véritablement. Ils suivent communément l’ordre des tems. Ils sont encore différens des deux sortes de discours dont je viens de parler, en ce qu’ils n’admettent point les grands mouvemens de l’Eloquence. Ils imitent la tranquillité & le sens froid de l’Historien, qui doit être impartial, & ne s’affecter pour personne. M. de Fontenelle a trouvé le ton convenable à cette nature d’éloges, & il a été pris pour guide & pour modéle par ceux qui l’ont suivi dans la même carriére.