Quintilien, 94 : De l’Institution de l’orateur

Définition publiée par Emma Fanti

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre troisième, chapitre IV, « Qu'il y a trois genres de causes. », p. 159-160.

Quintilien, De l’Institution de l’orateur, trad. Nicolas Gédoyn, Paris, Grégoire Dupuis, 1718, livre troisième, chapitre VII, «Du genre Démonstratif, qui comprend la loüange & le blasme. », p. 185-191.

LIVRE TROISIÈME

[...]

CHAPITRE IV. Qu'il y a trois genres de causes.

[...]

Isocrate a crû que la loüange & le blasme entroient par tout, & n'a pas jugé à propos d'en faire un genre à part. Le plus sûr est de s'en tenir à l'opinion qui se trouve appuyée par le plus grand nombre d'escrivains, & c'est aussi celle qui me paroist la plus raisonnable.

Il y a donc, comme j'ay dit, un genre destiné à loüer & à blasmer ; mais il prend son nom de la plus noble de ces deux fonctions. On l'appelle le genre du Panegyrique : d'autres disent le genre Démonstratif. On croit que ces deux noms sont traduits du grec.* Cependant il me semble que le genre Démonstratif des Grecs tient moins du Panégyrique que de l'ostentation, & qu'il est fort différent du nostre: véritablement il le renferme, mais il ne s'y borne pas. Car qui peut nier que les panégyriques grecs ne soient des discours du genre Démonstratif ? Ils ont néanmoins pour but de conseiller une entreprise, ou d'en dissuader ; & il y est presque toujours parlé des intérests de la Grece : ce sont plusieurs genres meslez ensemble, dont une partie est employée à traitter des affaires de la République, & l'autre à étaler toute la pompe de l'éloquence. Mais peut-estre aussi que nostre terme de Démonstratif n'est point copié du grec, & qu'il vient seulement de ce que la loüange & le blasme montrent chaque chose telle qu'elle est.

Le second genre est le Délibératif, & le troisiesme le Judiciaire. Toutes les espéces imaginables tombent dans ces trois genres ; car il n'y en a pas une qui ne se propose de loüer ou de blasmer, de persuader ou de dissuader ; d'accuser, ou de deffendre. Maintenant de préparer les esprits, de raconter, d'instruire, d'amplifier, ou de diminuer, d'exciter les passions, ou de les calmer, & par là de se rendre maistre des cœurs, c'est ce qui est commun à tous les genres. Je n'approuve pas mesme que par une Division qui a plus d'apparence que de justesse, on donne l'honneste en partage, au genre du Panégyrique, l'utilité, au genre Délibératif, & la justice, aux matieres du barreau. Ces trois genres ne subsistent que [p. 160 ; III, 5] par le secours qu'ils se prestent réciproquement les uns aux autres ; car la justice & l'utilité entrent dans la loüange ; l'honneste dans les conseils, & difficilement trouvera-t-on un plaidoyer, ou chacune de ces choses ne se présente tour à tour.

CHAPITRE VII. Du genre Démonstratif, qui comprend la loüange & le blasme.

Je commencerai par le genre qui sert à loüer & à blasmer. Il semble qu'Aristote & que Theophraste qui l'a suivi en ayent fait un genre oisif, qui ne se mesle en rien du [p. 186 ; III, 7] gouvernement, & n'a d'autre but que de plaire à l'auditeur, comme en effet c'est tout ce qu'il est permis d'attendre de l'ostentation & du faste dont il prend son nom. Cependant à Rome on luy donne aussi part aux affaires ; car les oraisons funebres sont une des fonctions de nos Magistrats, qui souvent en sont chargez par arrest du Senat ; & de sçavoir loüer ou décrier un témoin, est de quelque conséquence dans les Jugemens. Les personnes mesmes que l'on cite en Justice, ont quelquefois leurs Panégyristes, & ces mémoires qui ont paru contre Pison, contre Clodius, contre Curion, & contre d'autres concurrents de cette importance, quoique pleins de reproches & d'invectives, n'ont pas laissé de tenir lieu d'avis dans le Sénat. J'avoüe qu'en ce genre il y a des discours qui sont purement d'éclat, comme ceux que l'on fait à l'honneur des Dieux ou des grands hommes des siecles passez. Et c'est justement ce qui décide la question que nous examinions tantost ; car de là il est aisé de juger combien se trompent ceux qui croyent que l'Orateur ne parle jamais que sur des matieres douteuses. Dira-t-on que les loüanges de Jupiter Capitolin, objet éternel des nobles travaux & de l'émulation de nos jeunes Orateurs, roulent sur des choses douteuses, ou qu'elles ne sont pas susceptibles des beautez de l'Eloquence ?

Mais comme dans un discours fort sérieux, & qui traite d'affaires importantes, la loüange a besoin de preuves solides, aussi peut-elle quelquefois s'en passer, & se contenter de l'apparence, où il ne s'agit que de plaire & d'ébloüir. Voulez-vous faire voir que Romulus estoit fils du Dieu Mars, & qu'il fut nourri miraculeusement par une louve ? Dites que jetté dans le courant d'un fleuve, les eaux le respectérent. Dites qu'en tout il s'est montré digne fils du Dieu de la guerre. Dites enfin que les hommes qui vivoient de son temps, ont esté les prémiers à faire son apothéose, vous aurez suffisamment prouvé sa divine extraction. L'Orateur peut deffendre de mesme certaines taches qui se trouvent dans la vie des héros ; ainsi en loüant Hercule, vous excuserez ce que l'on rapporte de luy, qu'il quitta sa peau de lion & sa massuë, pour prendre honteusement la quenoüille & les habits d'Omphale, en imputant cela non à l'amour dont il estoit possedé, mais à l'estat présent de sa fortune & à la nécessité. [p. 187 ; III, 7] Le propre du Panégyriste est d'amplifier & d'orner son sujet. Il s'attache principalement à célébrer les Dieux & les hommes, sans dédaigner ni les animaux, ni mesme les choses inanimées. A l'égard des Dieux en général, on inspire prémierement du respect & de l'admiration pour leur majesté suprême. On descend ensuite dans le particulier : on exalte le pouvoir de chacun d'eux. Jupiter maistre du monde gouverne tout, conduit tout ; Mars préside aux combats ; Neptune regne sur la mer ; l'invention des arts si utile aux hommes est dûë à Minerve ; celle des lettres à Mercure ; Apollon nous a donné la médecine, Cerés les fruits & les moissons, Bacchus le vin. Si l'antiquité nous a transmis quelques-uns de leurs faits immortels, on les raconte. On fait valoir aussi leur origine, comme d'estre fils de Jupiter ; leur ancienneté, comme d'estre issus du Chaos, leurs descendans ; ainsi Apollon & Diane font honneur à Latone. Dans les uns l'immortalité est l'appanage de leur naissance ; dans les autres, c'est le fruit & la récompense de leur vertu, ce que nous voyons arrivé à la gloire de nostre siecle, dans la personne du Prince sous le regne duquel nous vivons.

Pour ce qui est des grands hommes, comme ils nous sont plus connus, leur éloge souffre aussi plus de varieté. On distingue les temps, celuy qui a précedé leur naissance, celuy auquel ils ont vécu, & s'ils ne sont plus, ce qui s'est passé après leur mort. La patrie, les parens, les ayeux, voilà ce qui précede la naissance, & qui peut se considérer en deux manieres. Sont-ils sortis d'un sang illustre ? on fera voir qu'ils ont égalé la gloire de leurs ancestres. Sont-ils nez de parens obscurs ? on les loüera d'avoir illustré leur nom par l'éclat de leurs actions. A quoy se rapportent encore les présages que l'on a eus de leur grandeur future ; par exemple, ce que l'on dit du fils de Thétis, que les oracles consultez sur la destinée de cet enfant, prédirent qu'il surpasseroit son pere.

Les loüanges personnelles se tirent des biens de l'ame, des avantges du corps, & des qualitez extérieures. Ces dernieres sont les moindres, & l'on en parle différemment, selon qu'une personne en est plus ou moins pourvûë ; tantost on peint les graces, la force & la bonne mine de son héros, comme fait Homere à l'égard d'Agamemnon & d'Achille ; tantost [p. 188 ; III, 7] la foiblesse du corps donne du relief au courage. Ainsi le mesme poëte nous représente Tidée petit & foible de corps, mais brave & guerrier. Il en est de mesme des biens de la fortune ; car si d'un costé ils donnent du lustre au mérite, par exemple, dans les Rois & dans les Princes, qui parce qu'ils sont plus puissans que les autres hommes, ont aussi plus d'occasions de bien faire. D'un autre costé, plus on est dénué de ces secours, plus la vertu brille par elle-mesme.

Mais il faut remarquer que les biens qui sont hors de nous, & que le sort aveugle dispense à son gré, ne rendent point l'homme recommandable par eux-mesmes ; c'est le bon usage qu'il en fait. En effet le pouvoir, les richesses, le crédit nous fournissant de quoy faire tout le bien & tout le mal que nous voulons, on peut dire qu'ils mettent nos mœurs à l'épreuve la plus délicate qu'il y ait, & la plus sure. Aussi nous rendent-ils toujours ou meilleurs ou pires ; au contraire les biens de l'ame ne peuvent jamais qu'estre dignes de loüange, vaste matiere que l'Orateur traite en plus d'une façon. Quelquefois s'attachant à l'ordre des temps & des actions, il suit un homme d'âge en âge, & l'éleve comme par degrez. Dans les prémieres années, il loue le naturel, il passe ensuite à l'éducation, aux connoissances acquises ; enfin à cet enchaisnement merveilleux de dits & de faits qui compose une si belle vie. D'autres fois il réduit tout à certaines vertus principales, telles que sont la Justice, la Force, la Tempérance, & les autres. Il assigne à chacune ce qui luy est propre, & ce qu'elle a inspiré de grand à son héros. Laquelle de ces deux manieres est la meilleure, c'est au sujet que nous traittons à nous l'apprendre. On observera seulement que plus un trait est singulier, plus il donne de plaisir & d'admiration à l'auditeur, comme si l'on montre qu'un tel est le seul ou le prémier qui ait jamais fait telle chose, ou du moins que fort peu de gens en peuvent partager la gloire avec luy, ou qu'il a passé de beaucoup nostre attente, ou que c'est une entreprise qui n'a point esté suggerée par un esprit d'interest, mais par une élévation d'ame qui fait que l'on s'oublie soy-mesme pour penser aux autres.

Quant à la troisiéme partie qui comprend ce qui a suivi la mort d'un homme, il n'arrive pas toûjours que l'on en [p. 189 ; III, 7] parle ; outre que les personnes de qui l'on fait l'éloge, souvent sont encore vivantes. Il ne meurt pas tous les jours des hommes à qui l'on puisse dresser des autels ou des statuës. Je mets au rang de ces monumens publics les livres & les escrits éprouvez par une longue suite d'années ; car quelques-uns, comme Menandre, ont trouvé la posterité plus équitable que ne l'avoit esté leur propre siecle. La gloire des enfans rejaillit ordinairement sur les peres, celle des villes sur les fondateurs ; les loix rendent celebres ceux qui les ont portées ; les arts, ceux qui les ont inventez ; les sages institutions, ceux qui en ont esté les auteurs. Ainsi le culte des Dieux & nos saintes cérémonies nous rappellent sans cesse le souvenir du pieux Numa ; ainsi les faisceaux sousmis à l'autorité du peuple Romain, luy rendront éternellement cher le nom de Publicola.

[...]

Un Orateur qui fera ces réflexions ne sçauroit manquer de réussir, particulierement s'il a soin de flatter son auditeur par quelques loüanges délicates ; car c'est le moyen d'en estre écouté favourablement : mais autant qu'il est possible, ces loüanges mesmes seront liées avec son sujet au bien duquel il rapportera tout. A Sparte donc les sciences & l'amour des lettres seront moins estimées qu'à Athenes ; mais en récompense la valeur, la fermeté, la patience, y recevront plus d'applaudissemens. Ne vivre que de brigandage & de rapine est honorable chez certaines nations ; l'observation des loix fait tout l'honneur des autres. La frugalité ne seroit pas du goust des Sybarites ; chez nos anciens Romains le luxe & le faste estoient un crime capital. La mesme différence se remarque dans les particuliers qui ne gousteront un Orateur, qu'autant qu'il s'approchera de leur maniere de penser.

Aristote adjoute encore un précepte dont Cornelius Celsus semble avoir perverti l'usage, en le portant trop loin ; c'est de profiter habilement de je ne sçay quelle proximité qui se trouve entre les vices & les vertus, en les qualifiant d'une certaine façon qui les déguise très-heureusement. Un téméraire passera pour vaillant, un prodigue pour libéral, un avare pour économe ; & de mesme on poura traiter la valeur de témerité, l'économie d'avarice, ainsi du reste. C'est néanmoins ce que l'Orateur ne fera jamais, j'entends l'honneste homme, si ce n'est peut-estre pour l'utilité publique.

Les Villes ont leur éloge de la mesme maniere que les hommes ; car le fondateur en est regardé comme le pere, & leur antiquité les rend beaucoup plus considérables ; c'est pourquoy nous voyons des peuples* qui se vantent d'estre aussi anciens que la terre qu'ils habitent. Ces villes ont mesme leurs exploits [p. 191 ; III, 8] qui se peuvent justement loüer ou blasmer : & ces considérations sont générales pour toutes les villes ; mais il y en a de particulieres, qui se tirent de leur situation, de leurs forces, de leurs habitans, dont la gloire fait celle de l'Estat, comme la gloire des enfans fait celle des peres. On loüe les ouvrages publics & les édifices ; surquoy il se présente plusieurs choses à considérer, la décence, l'utilité, la beauté de ces ouvrages, & la réputation du fondateur : la décence dans les temples, l'utilité dans les murs & les remparts, la beauté dans les uns & dans les autres qui deviennent encore plus considérables par le mérite & la réputation du fondateur.

On loüe encore de certains endroits que la nature, ce semble, a pris plaisir à embellir ; témoin cette magnifique description que Ciceron fait de la Sicile ; on peint ces lieux avantageux autant qu'agréables ; avantageux par la température de l'air, par la fertilité de la terre, par les richesses, par l'abondance, par le commerce ; agréables par leur assiete, par leurs ports, par leurs plaines, par leur aspect, & par tout ce qui peut charmer les yeux. On loüe généralement toutes les actions & les paroles qui sont dignes de mémoire. Enfin que ne loüet-on pas ? Les Médecins ont fait l'éloge de certains aliments : le sommeil & la mort mesme ont eu le leur. Comme donc je ne conviens pas que le genre Démonstratif se borne uniquement aux choses honnestes, aussi je croy que s'il le faut renfermer dans l'un de ces trois estats dont j'ay parlé, c'est particulierement dans la qualité. Encore tous les trois s'y peuvent-ils rencontrer, & Ciceron observe que César s'en est servi contre Caton. Enfin on peut dire que ce genre approche un peu du genre Délibératif, parce que les mesmes choses qui se loüent en l'un, se persuadent en l'autre.