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1710 : Joseph de Jouvancy

Candidatus rhetoricae

Joseph de Jouvancy, L’Élève de rhétorique (Candidatus rhetoricae, 1e éd. 1710, 1e trad. 1892), édité par les équipes RARE et STIH sous la direction de D. Denis et Fr. Goyet, Paris, Classiques Garnier, 2019, troisième partie, "De l'élocution", chap. II, "Des figures", p. 168-169 et art. I, "Des Figures de Mots", p. 170-181. 

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1782 : Pierre Thomas Nicolas Hurtaut

Manuale rhetorices

P. T. N. Hurtaut, Manuale rhetorices ad usum studiosae juventutis academicae, Exemplis tum Oratoriis, tu Poeticis, editio tertia, Paris, chez l'auteur, 1782, troisième section "De Elocutione", chapitre II "De Sermonis Dignitate", "De figuris", p. 202

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1872 : Colonia

De arte rhetorica, libri quinque

Dominique De Colonia, De Arte rhetorica libri quinque, Lyon, apud Briday Bibliopolam, 1872, Liber Primus, chap. I, art. II, "De Figuris Verborum", p 88-108

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Dictionnaires et encyclopédies

Encyclopédie

[Mallet]

[Figure]

Il y a d’abord deux especes générales de figures ; 1°. figures de mots ; 2°. figures de pensées : la différence qui se trouve entre ces deux sortes de figures, est bien sensible.

 

Si vous changez le mot, dit Cicéron, vous ôtez la figure du mot, au lieu que la figure de pensée subsiste toûjours, quels que soient les mots dont vous vous serviez pour l’énoncer

conformatio verborum tollitur, si verba mutatis ; sententiarum permanet, quibuscunque verbis uti velis. [De Orat, lib. III. c. lij.]

 

Par exemple, si en parlant d’une flotte, vous dites qu’elle est composée de cent voiles, vous faites une figure de mots ; substituez vaisseaux à voiles, il n’y a plus de figure.

 

Les figures de mots tiennent donc essentiellement au materiel des mots ; au lieu que les figures de pensées n’ont besoin des mots que pour être énoncées ; elles sont essentiellement dans l’ame ; & consistent dans la forme de la pensée, & dans l’espece du sentiment.

 

A l’égard des figures de mots, il y en a de quatre sortes.

 

I. par rapport au matériel du mot, c’est-à-dire par rapport aux changemens qui arrivent aux lettres ou sons dont les mots sont composés : on les appelle figures de diction.

 

II. Ou par rapport à la construction grammaticale ; on les appelle figures de construction.

 

III. La troisieme classe de figures de mots, ce sont celles qu’on appelle tropes, par rapport au changement qui arrive alors à la signification du mot ; c’est lorsqu’on donne à un mot un sens différent de celui pour lequel il a été premierement établi ; τροπὴ, conversio ; τρέπω, verto.

 

IV. La quatrieme sorte de figure de mots, ce sont celles qu’on ne sauroit ranger dans la classe des tropes, puisque les mots y conservent leur premiere signification : on ne peut pas dire non plus que ce sont des figures de pensées, puisque ce n’est que par les mots & les syllabes, & non par la pensée, qu’elles sont figures, c’est-à-dire, qu’elles ont cette conformation particuliere qui les distingue des autres façons de parler.

 

Donnons des exemples de chacune de ces figures de mots, ou du moins des principales de chaque espece.

 

Des figures de diction qui regardent le matériel du mot. Les altérations qui arrivent au matériel d’un mot se font en cinq manieres différentes ; 1°. ou par augmentation ; 2°. ou par diminution de quelque lettre, ou du son ; 3°. par transposition de lettres ou de syllabes ; 4°. par la séparation d’une syllabe en deux ; 5°. par la réunion de deux syllabes en une.

 

I. Par augmentation ou pléonasme ; ce qui se fait au commencement du mot, ou au milieu, ou â la fin.

1°. L’augmentation qui se fait au commencement du mot est appellée prosthêse, πρόσθεσις, comme gnatus pour natus, vesper, du grec ἕσπερος.

2°. Celle du milieu est appellée épenthèse, ἐπένθεσις, relligio pour religio ; Mavors au lieu de Mars ; induperator pour imperator.

3°. Celle de la fin, paragoge, παραγωγή, comme amarier au lieu d’amari.

 

II. Le retranchement se fait de même.

1°. Au commencement, & on l’appelle aphérese, ἀφαίρεσις, comme dans Virgile temere pour contemnere.

Discite justitiam moniti, & non temnere divos. [æneïd. VI. v. 620.]

2°. Au milieu, & on le nomme syncope, συγκοπὴ, amarit pour amaverit, scuta virûm pour virorum.

3°. A la fin du mot. on le nomme apocope, ἀποκοπὴ, negotî pour negotii, cura peculi, pour peculii.

Nee spes libertatis erat, nec cura peculi. [Virg. Ecl. I. v. 34.]

 

III. La transposition de lettres ou de syllabes est appellée metathèse, μετάθεσις, c’est ainsi que nous disons Hanovre pour Hanover.

 

IV. La séparation d’une syllabe en deux est appellée dierèse, διαίρεσις, comme aulaï de trois syllabes au lieu d’aulœ, vitaï pour vitœ ; & dans Tibulle dissoluenda pour dissolvenda. En françois Laïs, nom propre, est de deux syllabes, & dans les freres-lais, ce mot n’est que d’une syllabe ; & de même Créüse, nom propre de trois syllabes, creuse, adjectif feminin dissyllabe ; nom, monosyllabe ; Antinoüs, quatre syllabes, &c.

 

V. La contraction ou réunion de deux syllabes en une se fait en deux manieres : 1°. lorsque deux syllabes se réunissent en une sans rien changer dans l’écriture : on appelle cette contraction synérèze ; comme lorsqu’au lieu d’aureïs en trois syllabes, Virgile a dit aureis en deux syllabes.

Dependent lychni laquearibus aureis. æn. l. I. v. 730.

2°. Mais lorsqu’il résulte un nouveau son de la contraction, la figure est appellée crase, κρᾶσις, c’est-à-dire mélange, comme en françois Oût pour Août, pan au lieu de paon ; & en latin min pour mihi-ne ?

 

Ces diverses altérations, dans le matériel des mots, s’appellent d’un nom général, métaplasme, μεταπλασμὸς, transformatio, de μεταπλάσσω, transformo.

 

II. La seconde sorte de figures qui regardent les mots, ce sont les figures de construction ; quoique nous en ayons parlé au mot Construction, ce que nous en dirons ici ne sera pas inutile.

 

D’abord il faut observer que lorsque les mots sont rangés selon l’ordre successif de leurs rapports dans le discours, & que le mot qui en détermine un autre est placé immédiatement & sans interruption après le mot qu’il détermine, alors il n’y a point de figure de construction ; mais lorsque l’on s’écarte de la simplicité de cet ordre, il y a figure : voici les principales.

1°. L’ellipse, ἔλλειψις, derelictio, prœtermissio, defectus, de λείπω, linquo : ainsi quand l’empressement de l’imagination fait supprimer quelque mot qui seroit exprimé selon la construction pleine, on dit qu’il y a ellipse. Pour rendre raison des phrases elliptiques, il faut les réduire à la construction pleine, en exprimant ce qui est sous-entendu selon l’analogie commune : par exemple, accusare furti, c’est accusare de crimine furti ; & dans Virgile, quos ego. æn. l. I. v. 139. La construction est, vos quos ego in ditione meâ teneo.

Quoi ! vous que je tiens sous mon empire ; vous, mes sujets, vous que je pourrois punir, vous osez exciter de pareilles tempêtes sans mon aveu ?

Ad Castoris, suppléez ad œdem ; maneo Romœ, suppléez in urbe comme Ciceron a dit : in oppido Antiochiœ ; & Virgile, æn. l. III. v. 293. Celsam Buthroti ascendimus urbem, passage remarquable & bien contraire aux regles communes sur les questions de lieu. Est regis tueri subditos, suppléez officium, &c.

Il y a une sorte d’ellipse qu’on appelle zeugma, mot grec qui signifie connexion, assemblage : c’est lorsqu’un mot qui n’est exprimé qu’une fois, rassemble pour ainsi dire sous lui divers autres mots énoncés en d’autres membres ou incises de la période. Donat en rapporte cet exemple du III. liv. de l’æneïde, v. 359.

Trojugena interpres divum, qui numina Phœbi,

Qui tripodas, Clarii lauros, qui sidera sentis

Et volucrum linguas, & prœpetis omina pennœ.

Ce troyen, c’est Helenus, fils de Priam & d’Hecube. Dans cet exemple, sentis, qui n’est exprimé qu’une fois, rassemble sous lui cinq incises où il est sous-entendu :

qui sentis, id est, qui cognoscis numina Phœbi, qui sentis tripodas, qui sentis lauros Clarii, qui sentis sidera, qui sentis linguas volucrum, qui sentis omina pennœ prœpetis.

Voyez ce que nous avons dit du zeugma, au mot Construction.

 

II. Le pléonasme, mot grec qui signifie surabondance, πλεονασμὸς, abundantia ; πλέος, plenus ; πλεονάζω, plus habeo, abundo. Cette figure est le contraire de l’ellipse ; il y a pléonasme lorsqu’il y a dans la phrase quelque mot superflu, ensorte que le sens n’en seroit pas moins entendu, quand ce mot ne seroit pas exprimé, comme quand on dit, je l’ai vû de mes yeux, je l’ai entendu de mes oreilles, j’irai moi-même ; mes yeux, mes oreilles, moi-même, sont autant de pléonasmes.

Lorsque ces mots superflus quant au sens, servent à donner au discours, ou plus de grace, ou plus de netteté, ou plus de force & d’énergie, ils font une figure approuvée comme dans les exemples ci-dessus ; mais quand le pléonasme ne produit aucun de ces avantages, c’est un défaut du style, ou du moins une négligence qu’on doit éviter.

 

III. La syllepse ou synthèse sert lorsqu’au lieu de construire les mots selon les regles ordinaires du nombre, des genres, des cas, on en fait la construction relativement à la pensée que l’on a dans l’esprit ; en un mot, il y a syllepse, lorsqu’on fait la construction selon le sens, & non pas selon les mots : c’est ainsi qu’Horace l. I. Od. 2. a dit : fatale monstrum quœ, parce que ce monstre fatal c’étoit Cléopatre ; ainsi il a dit quœ relativement à Cléopatre qu’il avoit dans l’esprit, & non pas relativement à monstrum. C’est ainsi que nous disons, la plûpart des hommes s’imaginent, parce que nous avons dans l’esprit une pluralité, & non le singulier, la plûpart. C’est par la même figure que le mot de personne, qui grammaticalement est du genre féminin, se trouve souvent suivi de il ou de ils, parce qu’on a dans l’esprit l’homme ou les hommes dont on parle.

 

IV. La quatrieme sorte de figure c’est l’hyperbate, c’est-à-dire confusion, mélange de mots ; c’est lorsque l’on s’écarte de l’ordre successif des rapports des mots, selon la construction simple : en voici un exemple où il n’y a pas un seul mot qui soit placé après son correlatif, & selon la construction simple.

Aret ager ; vitio, moriens, sitit, æris, herba. Virg. Eccl. VII. v. 52.

La construction simple est ager aret ; herba moriens præ vitio aëris sitit. L’ellipse & l’hyperbate sont fort en usage dans les langues où les mots changent de terminaisons, parce que ces terminaisons indiquent les rapports des mots, & par-là font appercevoir l’ordre ; mais dans les langues qui n’ont point de cas, ces figures ne peuvent être admises que lorsque les mots sous-entendus peuvent être aisément suppléés, & que l’on peut facilement appercevoir l’ordre des mots qui sont transposés : alors les ellipses & les transpositions donnent à l’esprit une occupation qui le flatte : il est facile d’en trouver des exemples dans les dialogues, dans le style soûtenu, & sur-tout dans les poëtes : par exemple, la vérité a besoin des ornemens que lui prête l’imagination, Discours sur Télémaque ; on voit aisément que l’imagination est le sujet, & que lui est pour à elle.

Le livre si connu de l’histoire de dom Quichote, commence par une transposition : dans une contrée d’Espagne, qu’on appelle la Manche, vivoit, il n’y a pas long-tems, un gentilhomme, &c. la construction est : un gentilhomme vivoit dans, &c.

 

V. L’imitation : les relations que les peuples ont les uns avec les autres, soit par le commerce, soit pour d’autres intérêts, introduisent réciproquement parmi eux, non-seulement des mots, mais encore des tours & des façons de parler qui ne sont pas analogues à la langue qui les adopte ; c’est ainsi que dans les auteurs latins on observe des phrases greques qu’on appelle des hellénismes, qu’on doit pourtant toûjours réduire à la construction pleine de toutes les langues. Voyez Construction.

 

VI. L’attraction : le méchanisme des organes de la parole apporte des changemens dans les lettres ou dans les mots qui en suivent ou qui en précedent d’autres : c’est ainsi qu’une lettre forte que l’on a à prononcer, fait changer en forte la douce qui la précede ; il y a en grec de fréquens exemples de ces changemens qui sont amenés par le méchanisme des organes : c’est ainsi qu’en latin on dit alloqui au lieu d’ad-loqui ; irruere pour in-ruere, &c.

De même la vûe de l’esprit tourné vers un certain mot, fait souvent donner une terminaison semblable à un autre mot qui a relation à celui-là : c’est ainsi qu’Horace, dans l’Art poétique, a dit, mediocribus esse poëtis, où l’on voit que mediocribus est attiré par poëtis.

 

On peut joindre à ces figures l’archaïsme, ἀρχαϊσμὸς, façon de parler à l’imitation des anciens ; ἀρχαῖος, antiquus : c’est ainsi que Virgile a dit, olli subridens pour illi ; & c’est ainsi que nos poëtes, pour plus de naïveté, imitent quelquefois Marot.

Le contraire de l’archaïsme c’est le néologisme, c’est-à-dire façon de parler nouvelle : nous avons un Dictionnaire néologique, composé par un critique connu, contre certains auteurs modernes, qui veulent introduire des mots nouveaux & des façons de parler nouvelles & affectées, qui ne sont pas consacrées par le bon usage, & que nos bons écrivains évitent. Ce mot vient de deux mots grecs, νέος, novus, & λόγος, sermo.

 

Il y a quelques autres figures qu’il n’est utile de connoître, que parce qu’on en trouve souvent les noms dans les commentateurs ; mais on doit les réduire à celles dont nous venons de parler. En voici quelques unes qu’on doit rapporter à l’hyperbate.

 

L’anastrophe, ἀναστρωφᾶν, convertere, στρέφω, verto ; l’anastrophe est le renversement des mots, comme mecum, tecum, vobiscum ; au lieu de cum me, cum te, cum vobis quam ob rem, au lieu de ob quam rem ; his accensa super, Virgile, æneïd. l. I. v. 23. pour accensa super his. Robertson, dans le supplément de son Dictionnaire, lettre A, dit ἀναστροφὴ inversio, prœpostera rerum seu verborum collocatio.

 

2. Tmesis, R. τμήσω, futur premier du verbe inusité τμάω, seco, je coupe : il y a tmésis lorsqu’un mot est coupé en deux : c’est ainsi que Virgile, au lieu de dire subjecta septemtrioni, a dit septem subjecta trioni. Georg. l. III. v. 381. & au liv. VIII. de l’æneïd. v. 74, il a dit quo te cunque pour quocumque te, &c. quando consumet cunque, pour quando quocunque consumet. Il y a plusieurs exemples pareils dans Horace & ailleurs.

 

3. La parenthèse est aussi considérée comme causant une espece d’hyperbate, parce que la parenthèse est un sens à part, inséré dans un autre dont il interrompt la suite ; ce mot vient de παρὰ qui entre en composition, de ἐν, in, & de τίθημι, pono. Il y a dans l’opéra d’Armide une parenthèse célebre, en ce que le musicien l’a observée aussi dans le chant.

Le vainqueur de Renaud (si quelqu’un le peut être)

Sera digne de moi.

On doit éviter les parenthèses trop longues, & les placer de façon qu’elles ne rendent point la phrase louche, & qu’elles n’empêchent pas l’esprit d’appercevoir la suite des correlatifs.

 

4. Synchysis, c’est lorsque tout l’ordre de la construction est confondu, comme dans ce vers de Virgile, que nous avons déjà cité.

Aret ager ; vitio, moriens, sitit, aëris, herba.

Et encore

Saxa, vocant Itali, mediis quœ in fluctibus, aras.

c’est-à-dire,

Itali vocant aras illa saxa quœ sunt in mediis fluctibus.

Il n’est que trop aisé de trouver des exemples de cette figure. Au reste, synchysis est purement grec, σύγχυσις, & signifie confusion, συγχέω, confundo. Faber dit que synchysis est ordo dictionum confusior, & que Donat l’appelle hyperbate : en voici encore un exemple tiré d’Horace, I. sat. 5. v. 49.

Namque pilâ lippis inimicum & ludere crudis.

l’ordre est

ludere pilâ est inimicum lippis & crudis,

le jeu de paume est contraire à ceux qui ont mal aux yeux, & à ceux qui ont mal à l’estomac.

 

Voici une cinquieme sorte d’hyperbate, qu’on appelle anacholuthon, ἀνακόλουθον, quand ce qui suit n’est pas lié avec ce qui précede ; c’est plûtôt un vice, dit Erasme, qu’une figure :

vitium orationis quando non redditur quod superioribus respondeat.

Il doit y avoir entre les parties d’une période, une certaine suite & un certain rapport grammatical qui est nécessaire pour la netteté du style, & une certaine correspondance que l’esprit du lecteur attend, comme entre tot & quot, tantum & quantum, tel & quei, quoique, cependant, &c. Quand ce rapport ne se trouve point, c’est un anacoluthon ; en voici deux exemples tirés de Virgile.

Sed tamen idem olim curru succedere sueti. æn. l. III. v. 141.

C’est un anacoluthon, dit Servius ; car tamen n’est pas précédé de quamquàm : anacoluthon, nam quamquam non prœmisit ; & au l. II. v. 331. on trouve quot sans tot.

Millia quot magnis nunquam venere Mycœnis.

ce qui fait dire encore à Servius que c’est un anacoluthon, & qu’il faut suppléer tot, tot millia.

Ce mot vient 1°. d’ἀκόλουθος, comes, ἀκόλουθον, consectarium, qui suit, qui accompagne, qui est apparié ; 2°. à ἀκόλουθον on ajoûte l’α privatif, suivi du ν euphonique, qui n’est que pour empêcher le bâillement entre les deux à, ἀ ἀκόλουθος, comme nous ajoûtons le t entre dira-on, dira-t-on.

 

Voici deux autres figures qui n’en méritent pas le nom, mais que nous croyons devoir expliquer, parce que les Commentateurs & les Grammairiens en font souvent mention : par exemple, lorsque Virgile fait dire à Didon

urbem quam statuo vestra est, I. æn. v. 573.

les Commentateurs disent que cela est un exemple incontestable de la figure qu’ils appellent antiptose, du grec, ἀντὶ, pro, qui entre en composition, & de πτῶσις, casus ; ensorte que c’est- là un cas pour un autre : Virgile, disent-ils, a dit urbem pour urbs par antiptose ; c’est une ancienne figure, dit Servius ; c’est ainsi, ajoûte-t-il, que Caton a dit agrum, quem vir habet tollitur ; agrum au lieu d’ager ; & Terence, eunuchum quem dedisti nobis quas turbas dedit, où eunuchum est visiblement au lieu d’eunuchus. Terent. Eun. act. IV. sc. iij. v. 11.

 

Les jeunes gens qui apprennent le latin, ne devroient pas ignorer cette belle figure ; elle seroit pour eux d’une grande ressource. Quand on les blâmeroit d’avoir mis un cas pour un autre, l’autorité de Despautere qui dit que antiptosis fit per omnes casus, & qui en cite des exemples dans sa Syntaxe, p. 221. Cette autorité, dis-je, seroit pour eux une excuse sans replique.

Mais qui ne voit que si ces changemens avoient été permis arbitrairement aux anciens, toutes les regles de la Grammaire seroient devenues inutiles ? V. la méthode latine de P. R. page 562.

C’est pourquoi les Grammairiens analogistes, qui font usage de leur raison, rejettent l’antiptose, & expliquent plus raisonnablement les exemples qu’on en donne : ainsi à l’égard de eunuchum quem dedisti, &c. il faut suppléer, dit Donat, is eunuchus ; Pythias a dit eunuchum quem, parce qu’elle avoit dans l’esprit dedisti eunuchum ; enim ad dedisti verbum retulit, dit Donat. Il y a deux propositions dans tous ces exemples ; il doit donc y avoir deux nominatifs : si l’un n’est pas exprimé, il faut le suppléer, parce qu’il est réellement dans le sens ; & puisqu’il n’est pas dans la phrase, il faut le tirer du dehors, dit Donat, assumendum extrinsecùs, pour faire la construction pleine : ainsi dans les exemples ci-dessus, l’ordre est

hœt urbs, quam urbem statuo, est vestra. Ille ager, quem agrum vir habet, tollitur. Ille eunuchus, quem eunuchum dedisti nobis, quas turbas dedit.

Il en est de même de l’exemple tiré du prologue de l’Andrienne de Térence, populo ut placerent quas fecisset fabulas, la construction est ut fabulœ, quas fabulas fecisset, placerent populo.

Ce qui fait bien voir la vérité & la fécondité du principe que nous avons établi au mot Construction, qu’il faut toûjours réduire à la forme de la proposition toutes les phrases particulieres & tous les membres d’une période.

 

L’autre figure dont les Grammairiens font mention avec aussi peu de raison, c’est l’énallage, ἐναλλαγὴ, permutatio. Le simple changement des cas est une antiptose ; mais s’il y a un mode pour un autre mode qui devoit y être selon l’analogie de la langue, s’il y a un tems pour un autre, ou un genre pour un autre genre, ou enfin s’il arrive à un mot quelque changement qui paroisse contraire aux regles communes, c’est un énallage ; par exemple, dans l’Eunuque de Térence, Thrason qui venoit de faire un présent à Thaïs, dit, magnas verò agere gratias Thaïs mihi, c’est-là une énallage, disent les Commentateurs, agere est pour agit ; mais en ces occasions on peut aisément faire la construction selon l’analogie ordinaire, en suppléant quelque verbe au mode fini, comme Thaïs tibi visa est agere, &c. ou cœpit, ou non cessat. Cette façon de parler par l’infinitif, met l’action devant les yeux dans toute son étendue, & en marque la continuité ; le mode fini est plus momentané : c’est aussi ce que la Fontaine, dans la fable des deux rats, dit :

Le bruit cesse, on se retire,

Rats en campagne aussi-tôt,

Et le citadin de dire,

Achevons tout notre rôt.

C’est comme s’il y avoit, & le citadin ne cessoit de dire, se mit à dire, &c. ou pour parler grammaticalement, le citadin fit l’action de dire.

Et dans la premiere fable du liv. VIII. il dit :

Ainsi, dit le Renard, & flatteurs d’applaudir.

La construction est les flatteurs ne cesserent d’applaudir, les flatteurs firent l’action d’applaudir.

On doit regarder ces locutions comme autant d’idiotismes consacrés par l’usage ; ce sont des façons de parler de la construction usuèle & élégante, mais que l’on peut réduire par imitation & par analogie à la forme de la construction commune, au lieu de recourir à de prétendues figures contraires à tous les principes.

Au reste, l’inattention des copistes, & souvent la négligence des auteurs même, qui s’endorment quelquefois, comme on le dit d’Homere, apportent des difficultés que l’on feroit mieux de reconnoître comme autant de fautes, plûtôt que de vouloir y trouver une régularité qui n’y est pas. La prévention voit les choses comme elle voudroit qu’elles fussent ; mais la raison ne les voit que telles qu’elles sont.

 

Il y a des figures de mots qu’on appelle tropes, à cause du changement qui arrive alors à la signification propre du mot ; car trope vient du grec, τροπὴ, conversio, changement, transformation ; τρέπω, verto. In tropo est nativœ significationis commutatio, dit Martinius : ainsi toutes les fois qu’on donne à un mot un sens différent de celui pour lequel il a été premierement établi, c’est un trope. Ces écarts de la premiere signification du mot se font en bien des manieres différentes, auxquelles les Rhéteurs ont donné des noms particuliers. Il y a un grand nombre de ces noms dont il est inutile de charger la mémoire ; c’est ici une des occasions où l’on peut dire que le nom ne fait rien à la chose : mais il faut du moins connoître que l’expression est figurée, & en quoi elle est figurée : par exemple, quand le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. fut appellé à la couronne d’Espagne, le roi dit, il n’y a plus de Pyrénées ; personne ne prit ce mot à la lettre & dans le sens propre : on ne crut point que le roi eût voulu dire que les Pyrénées avoient été abysmées on anéanties ; tout le monde entendit le sens figuré, il n’y a plus de Pyrénées, c’est-à-dire, plus de séparation, plus de divisions, plus de guerre entre la France & l’Espagne ; on se contenta de saisir le sens de ces paroles ; mais les personnes instruites y reconnurent une métaphore.

Les principaux tropes dont on entend souvent parler, sont la métaphore, l’allégorie, l’allusion, l’ironie, le sarcasme, qui est une raillerie piquante & amere, irrisio amarulenta, dit Robertson ; la catachrèse, abus, extension ou imitation, comme quand on dit ferré d’argent, aller à cheval sur un bâton ; l’hyperbole, la synecdoque, la métonymie, l’euphémisme qui est fort en usage parmi les honnêtes gens, & qui consiste à déguiser des idées desagréables, odieuses, tristes ou peu honnêtes, sous des termes plus convenables & plus décens. L’ironie est un trope ; car puisque l’ironie fait entendre le contraire de ce qu’on dit, il est évident que les mots dont on se sert dans l’ironie, ne sont pas pris dans le sens propre & primitif. Ainsi, quand Boileau, satyre IX. dit

Je le déclare donc, Quinault est un Virgile,

il vouloit faire entendre précisément le contraire. On trouvera en sa place dans ce Dictionnaire, le nom de chaque trope particulier, avec une explication suffisante. Nous renvoyons aussi au mot Trope, pour parler de l’origine, de l’usage & de l’abus des tropes.

 

Il y a une derniere sorte de figures de mots, qu’il ne faut point confondre avec celles dont nous venons de parler ; les figures dont il s’agit ne sont point des tropes, puisque les mots y conservent leur signification propre. Ce ne sont point des figures de pensées, puisque ce n’est que des mots qu’elles tirent ce qu’elles sont ; par exemple, dans la répétition, le mot se prend dans sa signification ordinaire ; mais si vous ne répetez pas le mot, il n’y a plus de figure qu’on puisse appeller répétition.

Il y a plusieurs sortes de répétitions auxquelles les Rhéteurs ont pris la peine de donner assez inutilement des noms particuliers. Ils appellent climax, lorsque le mot est répété, pour passer comme par degrés d’une idée à une autre : cette figure est regardée comme une figure de mots, à cause de la répétition des mots, & on la regarde comme une figure de pensée, lorsqu’on s’éleve d’une pensée à une autre : pat exemple, aux discours il ajoûtoit les prieres, aux prieres les soûmissions, aux soûmissions les promesses, &c.

 

La synonymie est un assemblage de mots qui ont une signification à-peu-près semblable, comme ces quatre mots de la seconde Catilinaire de Ciceron :

abiit, excessit, evasit, erupit ;

il s’est en allé, il s’est retiré, il s’est évadé, il a disparu.

 

Voici quelques autres figures de mots.

L’onomatopée, ὀνοματοποιία, c’est la transformation d’un mot qui exprime le son de la chose ; ὄνομα, nomen, & ποιέω, facio ; c’est une imitation du son naturel de ce que le mot signifie, comme le glouglou de la bouteille, & en latin bilbire, bilbit amphora, la bouteille fait glouglou ; tinnitus œris, le tintement des métaux, le cliquetis des armes, des épées ; le trictrac, qu’on appelloit autrefois tictac, sorte de jeu ainsi nommé, du bruit que font les dames & les dès dont on se sert. Taratantara, le bruit de la trompette, ce mot se trouve dans un ancien vers d’Ennius, que Servius a rapporté :

At tuba terribili sonitu taratantara dixit.

Voyez Servius sur le 503. vers du IX. livre de l’Enéïde.

 

Boubari, aboyer, se dit des gros chiens ; mutire, se dit des chiens qui grondent, mu canum est undè mutire, dit Chorisius.

Les noms de plusieurs animaux sont tirés de leur cri ; upupa, une hupe ; cuculus, qu’on prononçoit coucoulous, un coucou, oiseau ; hirundo, une hirondelle ; ulula, une choüette ; bubo, un hibou ; graculus, une espece particuliere de corneille.

 

Paranomasie, ressemblance que les mots ont entr’eux ; c’est une espece de jeu de mots : amantes funt amentes, les amans sont insensés. La figure n’est que dans le latin, comme dans cet autre exemple, cum lectum petis de letho cogita, « pensez à la mort quand vous entrez dans votre lit ».

Les jeunes gens aiment ces sortes de figures ; mais il faut se ressouvenir de ce que Moliere en dit dans le Misantrope.

Ce style figuré dont on fait vanité.

Sort du bon caractere & de la vérité.

Ce n’est que jeux de mots, qu’affectation pure,

Et ce n’est point ainsi que parle la nature.

 

Voici deux autres figures qui ont du rapport à celles dont nous venons de parler : l’une s’appelle similiter cadens, c’est quand les différens membres ou incises d’une période finissent par des cas ou par des tems dont la terminaison est semblable.

L’autre figure qu’on appelle similiter desinens, n’est différente de la précédente, que parce qu’il ne s’y agit ni d’une ressemblance de cas ou de tems : mais il suffit que les membres ou incises ayent une désinance semblable, comme facere fortiter, & vivere turpiter. On trouve un grand nombre d’exemples de ces deux figures : ubi amatur, non laboratur, dit S. Augustin ; « quand le goût y est, il n’y a plus de peine ».

Il y a encore l’isocolon, c’est-à-dire l’égalité dans les membres ou dans les incises d’une période : ce mot vient de ἴσος, égal, & κῶλον, membre ; lorsque les différens membres d’une période ont un nombre de syllabes à-peu-près égal.

Enfin observons ce qu’on appelle polysyndeton, πολυσύνδετον, de πολὺς, multus, σὺν, cum, & δέω, ligo, lorsque les membres ou incises d’une période sont joints ensemble par la même conjonction répétée : ni les caresses, ni les menaces, ni les supplices, ni les recompenses, rien ne le fera changer de sentiment. Il est évident qu’il n’y a en ces figures, ni tropes ni figures de pensées.

 

Littré

Figures de mots, celles qui tirent quelque effet de l'arrangement des mots ou de leur forme matérielle (répétition, opposition, onomatopée). Figures ou tropes, celles qui consistent, soit à étendre soit à détourner la signification d’un mot (catachrèse, métonymie, etc.). Figures de construction, ou de syntaxe, ou de grammaire, celles dans lesquelles les constructions s’écartent de l’ordre simple, naturel ou direct (ellipse, etc.).