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1718 : Quintilien

De l'institution de l'orateur

Quintilien, De l'institution de l'orateur, Ie siècle ap. J-C ; trad. M l'Abbé Gedoyn, Chanoine de la Ste Chapelle de Paris, de l'Académie Royale des Inscriptions, & belles Lettres, Paris, Gregoire Dupuis, 1718, livre VIII, chap. III "Des ornements du Discours", p 515-516

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CN. [Pajot]

Furetière

Terme de Grammaire. C’est une figure de mots, qui se fait quand on se sert de mots inutiles et redondans pour exprimer sa pensée. On l’appelle aussi redondance. Quelques-uns pretendent que unir ensemble n’est pas un pleonasme. Par la bouche il s’écrie, est un pleonasme en François, et ce n’en est pas un en Latin, où Virgile a dit, Sic ore locutus.

 

Encyclopédie

[Beauzée]

C’est une figure de construction, disent tous les Grammairiens, qui est opposée à l’ellipse ; elle se fait lorsque dans le discours on met quelque mot qui est inutile pour le sens, & qui étant oté, laisse le sens dans son intégrité. C’est ainsi que s’en explique l’auteur du Manuel des Grammairiens, part. I. ch. xiv. n. 6.

Il y a pléonasme, dit M. du Marsais, article figure, lorsqu’il y a dans la phrase quelque mot superflu, ensorte que le sens n’en seroit pas moins entendu, quand ce mot ne seroit pas exprimé ; comme quand on dit, je l’ai vù de mes yeux, je l’ai entendu de mes oreilles, j’irai moi-même ; mes yeux, mes oreilles, moi-même sont autant de pléonasmes.

Sur le vers 212 du I. livre de l’Enéide, talia voce refert, &c. Servius s’explique ainsi,

πλεονασμὸς est, qui fit quotiens adduntur superflua, ut alibi, vocemque his auribus hausi : Terentius, his oculis egomet vidi.

 

C’est d’après cette notion généralement reconnue que l’on a donné à cette figure le nom de pléonasme, qui est grec ; πλεονασμὸς, de πλεονάζειν, redundare ou abundare ; R. πλέος, plenus ; ensorte que le mot de pléonasme signifie ou plénitude ou superfluité. Si on l’entend dans le premier sens, c’est une figure qui donne au discours plus de grace, ou plus de netteté, ou plus de force, ἔμφασιν. Si on le prend dans le second sens, c’est un véritable défaut qui tend à la battologie. Voyez Battologie.

 

Il me semble 1° que c’est un défaut dans le langage grammatical de désigner par un seul & même mot deux idées aussi opposées que le sont celle d’une figure de construction & celle d’un vice d’élocution. A la bonne heure, qu’on eût laissé à la figure le nom de pléonasme, qui marque simplement abondance & richesse ; mais il falloit désigner la superfluité des mots dans chaque phrase par un autre terme ; par exemple, celui de périssologie qui est connu, devoit être employé seul dans ce sens. Ce terme vient de περισσός, superfluus, & de λόγος, dictio ; & l’adjectif περισσὸς a pour racine l’adverbe πέρα, outre mesure. Je ferai usage de cette remarque dans le reste de l’article.

 

2°. Si c’est un défaut de n’avoir employé qu’un même nom pour deux idées si disparates, celui de vouloir les comprendre sous une même définition est bien plus grand encore ; & c’est cependant en quoi ont péché les Grammairiens même les plus exacts, comme on peut le voir par le début de cet article. Il faut donc tâcher de saisir & d’assigner les caracteres distinctifs de la figure appellée pléonasme, & du vice de superfluité que j’appelle périssologie.

 

I. Il y a pléonasme lorsque des mots qui paroissent superflus par rapport à l’intégrité du sens grammatical, servent pourtant à y ajouter des idées accessoires, surabondantes, qui y jettent de la clarté ou qui en augmentent l’énergie. Quand on lit dans Plaute, (Milit.) simile somnium somniavit, le mot somnium, dont la force est renfermée dans somniavit, semble surabondant par rapport à ce verbe ; mais il y est ajouté comme sujet de l’adjectif simile, afin que l’idée de cette similitude soit rapportée sans équivoque à celle du songe, simile somnium ; c’est un pléonasme accordé à la clarté de l’expression. Quand on dit, je l’ai vû de mes yeux, les mots de mes yeux sont effectivement superflus par rapport au sens grammatical du verbe j’ai-vû, puisqu’on ne peut jamais voir que des yeux, & que qui dit j’ai vû, dit assez que c’est par les yeux, & de plus que c’est par les siens ; ainsi il y a, grammaticalement parlant, une double superfluité : mais ce superflu grammatical ajoute des idées accessoires qui augmentent l’énergie du sens, & qui font entendre qu’on ne parle pas sur le rapport douteux d’autrui, ou qu’on n’a pas vû la chose par hasard & sans attention, mais qu’on l’a vûe avec réflexion, & qu’on ne l’assûre que d’après sa propre expérience bien constatée ; c’est donc un pléonasme nécessaire à l’énergie du sens.

Cela est fondé en raison, dit Vaugelas, Rem. 160. parce que lorsque nous voulons bien assûrer & affirmer une chose, il ne suffit pas de dire simplement je l’ai vû, puisque bien souvent il nous semble avoir vû des choses, que si l’on nous pressoit de dire la vérité, nous n’oserions l’assûrer. Il faut donc dire je l’ai vû de mes yeux, pour ne laisser aucun sujet de douter que cela ne soit ainsi ; tellement qu’à le bien prendre (cette conclusion est remarquable), il n’y a point là de mots superflus, puisqu’au contraire ils sont nécessaires pour donner une pleine assûrance de ce que l’on affirme. En un mot, il suffit que l’une des phrases dit plus que l’autre pour éviter le vice du pléonasme, c’est-à-dire la périssologie, qui consiste à ne dire qu’une même chose en paroles différentes & oisives, sans qu’elles ayent une signification ni plus étendue, ni plus forte que les premieres.

 

Le pléonasme d’énergie est très-commun dans la langue hébraïque, & il semble en faire un caractere particulier & propre, tant l’usage en est fréquent & nécessaire.

 

1°. Un nom construit avec lui-même, comme esclave des esclaves, cantique des cantiques, vanité des vanités, flamme de flamme, les siecles des siecles, &c. est un tour très-ordinaire dans la langue-sainte, & une superfluité apparente de mots : mais ce pléonasme est très-énergique, & il sert à ajouter au nom l’idée de sa propriété caractéristique dans un grand degré d’intensité ; c’est comme si on disoit, très-vil esclave, cantique excellent, vanité excessive, flamme très-ardente, la totalité des siecles ou l’éternité.

 

2°. Rien de plus inutile en apparence à la plénitude du sens grammatical que la répétition de l’adjectif ou de l’adverbe ; mais c’est un pléonasme adopté dans la langue hébraïque, pour remplacer ce qu’on appelle dans les autres le superlatif absolu. Voyez Amen, Idiotisme & Superlatif.

 

3°. Un autre pléonasme est encore usité dans le même sens ampliatif ; c’est l’union de deux mots synonimes par la conjonction copulative ; comme verba oris ejus iniquitas & dolus, Ps. 35, vulg. 36, hæbr. v. 4. c’est-à-dire, verba oris ejus iniquissima.

 

4°. Mais si la conjonction réunit le même mot à lui-même, c’est un pléonasme qui marque diversité : in corde & corde locuti sunt. Ps. II. vu g. 12 hæbr. v. 5. c’est-à-dire, cum diversis sensibus, quorum alter est in ore, alter in mente. Nous disons de même en françois, au-moins dans le style simple, il y a coutume & coutume, il y a donner & donner, pour marquer la diversité des coutumes & des manieres de donner. C’est dans notre langue un hébraïsme.

 

5°. Si le même nom est répété de suite sans conjonction & sans aucun changement de forme ; c’est un pléonasme qui remplace quelquefois en hébreu l’adjectif distributif chaque, ou l’adjectif collectif tout : ישראל איש איש מכית (Issral aiss aiss mebith, en lisant comme Masclef), ce que les septante ont traduit par ἄνθρωπος ἄνθρωπος τῶν υἱῶν Ἰσραήλ, homo, homo filiorum Israël, & la vulgate, homo quilibet de domo Israël. Levi. xvij. 3. ce qui est le véritable sens de l’hébraïsme. D’autres fois cette répétition est purement emphatique : אלי אלי, Deus meus, Deus meus ; ce pléonasme marque l’ardeur de l’invocation. Nous imitons quelquefois ce tour hébraïque dans la même vue ; on ne sauroit lire, sans la plus vive émotion, ce qu’a écrit l’auteur de Télémaque, liv. XI. sur les acclamations des peuples de l’Hespérie au sujet de la paix, & la jonction de ces deux mots, la paix, la paix, qui se trouve jusqu’à trois fois dans l’espace de quatre à cinq lignes, donne au récit un feu qui porte l’embrasement dans l’imagination & dans l’ame du lecteur.

 

6°. C’est un usage très-ordinaire de la langue hébraïque de mettre l’infinitif du verbe avant le verbe même : אכל האכל, comedere ou comedendo comedes ; Gen. ij. 16. מות המות, mori ou moriendo morieris. Ib. ij. 17. Quelques grammairiens prétendent que c’est dans ces exemples une pure périssologie, & que l’addition de l’infinitif au verbe n’ajoute à sa signification aucune idée accessoire. Pour moi j’ai peine à croire qu’une phrase essentiellement vicieuse ait pû être dans la langue sainte d’un usage si fréquent sans aucune nécessité. Je dis d’un usage fréquent ; car rien de plus commun que ce tour dans les livres sacrés ; & j’ajoute que ce seroit sans aucune nécessité, parce que la conjugaison simple fournissoit la même idée. Qu’on y prenne garde ; l’usage des langues est beaucoup moins aveugle qu’on ne le pense, & jamais il n’autorise sans raison une locution irréguliere : il faut, pour mériter l’approbation universelle, qu’elle supplée à quelque formation que l’analogie de la langue ne donne point, comme sont nos tems composés par le moyen des auxiliaires avoir, venir, devoir, aller, ou qu’elle renferme quelque idée accessoire dont ne seroit pas susceptible la locution réguliere, tels que sont les pléonasmes dont il s’agit ici. Leclerc cependant (Art. critic. Part. II. sect I. cap. 4, n° 3, 4, 5.) soutient que cette addition de l’infinitif au verbe n’a en hébreu aucune énergie propre :

hac additio ejusdem verbi… nullam habet in hebraïcâ… linguâ emphasin.

Mais il faudroit, avant que d’adopter cette opinion, répondre à ce que je viens d’observer sur la circonspection de l’usage qui n’autorise jamais une locution irréguliere sans un besoin réel d’analogie ou d’énergie. Si d’ailleurs on s’en rapporte au moyen proposé par Leclerc, il me semble qu’il ne lui fournira pas une conclusion favorable :

res… certa erit, dit-il, de hebraicâ, si quis expendat loca scripturæ in quibus occurrit ca phrasis.

N’est-il pas évident que comedendo comedes ne signifie pas simplement vous mangerez, mais vous aurez toute liberte de manger, vous mangerez librement, tant & si souvent que vous voudrez ? C’est la même énergie dans moriendo morieris ; cela ne veut pas dire simplement vous mourrez ; mais la répétition de l’idée de mort donne à l’affirmation énoncée par le verbe une emphase particuliere, vous mourrez certainement, infailliblement, indubitablement : & de là vient que pour donner plus de poids à l’affirmation contraire ou à la négation de cette sentence, le serpent employa le même pléonasme : לא מוה חמדון, nequaquam moriendo moriemini, Gen. 3, 4. il est certain que vous ne mourrez point. Voyez au surplus la grammaire hébraïque de Masclef, ch. xxiv. §§ 5, 8, 9 ; ch. xxv. § 8, & ch. xxvj. §§ 7, 8.

 

II. J’avoue neanmoins qu’il se rencontre, & même assez souvent, de ces répétitions identiques où nous ne voyons ni emphase, ni énergie. Dans ce cas, il faut distinguer entre les langues mortes & les langues vivantes, & soudistinguer encore entre les langues mortes dont il nous reste peu de monumens, comme l’hébreu, & les langues mortes dont nous avons conservé assez d’écrits pour en juger avec plus de certitude, comme le grec & le latin.

 

Par rapport à l’hébreu, quand nous n’appercevons pas les idées accessoires que la répétition identique peut ajouter au sens, il me semble qu’il est raisonnable de penser que cela vient de ce que nous n’avons plus assez de secours pour entendre parfaitement la locution qui se présente ; & c’est d’ailleurs un hommage que nous devons à la majesté de l’Ecriture sainte, & à l’infaillibilité du S. Esprit qui en est le principal auteur.

 

Pour les autres langues mortes, il est encore bien des cas où nous devons avoir par équité la même réserve ; & c’est principalement quand il s’agit de phrases dont les exemples sont très-rares. Mais en général nous ne devons faire aucune difficulté de reconnoître la périssologie, même dans les meilleurs écrivains de l’antiquite, comme nous la trouvons souvent dans les modernes. 1°. Nous entendons assez le grec & le latin pour en discuter le grammatical avec certitude ; & peut-être Démosthene & Cicéron seroient-ils surpris, s’ils revenoient parmi nous, & que nous pussions communiquer avec eux des progrès que nous avons faits dans l’intelligence de leurs écrits, quoique nous ne puissions pas parler comme eux. 2°. Le respect que nous devons à l’antiquité, n’exige pas de nous une adoration aveugle : les anciens étoient hommes comme les modernes, sujets aux mêmes méprises, aux mêmes préjugés, aux mêmes erreurs, aux mêmes fautes : osons croire une fois, que Virgile n’entendoit pas mieux sa langue, & n’étoit pas plus châtié dans son style que ne l’étoit notre Racine ; & Racine n’a point été entierement disculpé par l’Abbé des Fontaines, qui s’étoit chargé de le venger contre les remarques de M. l’Abbé d’Olivet. Disons donc que le sic ore locutus de Virgile, & mille autres phrases pareilles de ce poëte & des autres écrivains du bon siecle, ne sont que des exemples de périssologie, & des défauts réels plûtôt que des tours figurés.

 

Littré

Figure de grammaire. Surabondance de termes, donnant plus de force à l’expression, comme : je l’ai vu de mes yeux, je l’ai entendu de mes oreilles.

Si on veut entendre le mot de pléonasme dans ce premier sens, c’est une figure de syntaxe par laquelle on ajoute à une phrase des mots qui paraissent superflus par rapport à l’intégrité grammaticale, mais qui servent pourtant à y ajouter des idées accessoires, surabondantes, soit pour y jeter de la clarté, soit pour en augmenter l’énergie. [Beauzée, Encyclop. méthod. Gramm. et littér. Pléonasme.]

 

2. Redondance, emploi de mots inutiles dans l’expression de la pensée, comme dans cet exemple d’Al. Duval dans Joseph, III, 3  :

En vain la plus triste vieillesse m’accable de son poids pesant.

Si on prend le terme de pléonasme dans le second sens, dans le sens de superfluité, c’est un véritable défaut qui tend à la battologie. [Deauzée, ib.]

 

3. Se dit quelquefois de l’allongement d’une syllabe, de l’addition d’une ou plusieurs lettres dans l’intérieur d’un mot.